Une accolade chaleureuse, une main serrée avec affection, un échange de regards bienveillants. La complicité saute aux yeux entre le Niçois Patrick Sergent d’un côté, les Australiens David et Chantelle Stratton de l’autre. Un ami, Patrick ? Bien plus que cela. « C’est un frère, sourit David. C’est très émouvant de parler de ce qu’a fait Patrick pour notre famille… »

L’émotion sera à son comble, ce mardi 14 juillet 2026, pour les dix ans de l’attentat sur la promenade des Anglais. Elle est déjà palpable la veille. Patrick, David et Chantelle nous rejoignent face au Palais de la Méditerranée. C’est là que Patrick a porté secours à Adelaïde Stratton, 22 ans à l’époque. Là, aussi, que la course folle du camion-bélier a été stoppée. Il venait de percuter de dos la jeune Australienne.

« Moi, ce qui m’a sauvé, c’est la pergola », désigne Patrick de la main. Il a enjoint sa compagne à fuir côté plage. Lui est resté. « Il aurait pu s’enfuir. Il a choisi de rester pour aider. C’est un symbole de ce dont on est capable », salue Chantelle Stratton.

Sa fille gît alors au milieu des corps agonisants, ou sans vie. Patrick Sergent la repère. Leurs regards se croisent. Il se porte à son secours. Adelaïde présente de multiples blessures. Patrick l’évacue au Palais de la Méditerranée, et reste veiller sur elle. Par la suite, il viendra la visiter tous les jours à l’hôpital.

« Patrick a réussi à faire ce que nous ne pouvions faire : réconforter notre fille, la protéger et l’emmener en sécurité. Grâce à cela, il lui a sauvé la vie. Nous ne pourrons jamais le remercier assez pour ce qu’il a fait », loue Chantelle Stratton. « Patrick a joué mon rôle de père », complète David, ému. Patrick a 67 ans, David 65.

Patrick Sergent avec David et Chantelle Stratton, devant le palais de la Méditerranée, là où il a porté secours à leur fille.
Patrick Sergent avec David et Chantelle Stratton, devant le palais de la Méditerranée, là où il a porté secours à leur fille.
Frantz Bouton / PHOTOPQR/NICE MATIN/MAXPPP

À l’autre bout du monde, les parents d’Adelaïde ont patienté huit heures avant de savoir qu’elle était vivante. « Les pires heures de ma vie », souffle David. En découvrant les images de la Prom’sur Sky News, sa femme à tout de suite compris. Mais elle a gardé la foi. « Je savais qu’elle était en vie. »

« Elle vit une vie heureuse »

Quinze jours plus tard, Adelaïde quittait l’hôpital entourée des siens, avant de regagner Sydney. « Elle venait de terminer ses études », rembobine sa maman. Mais après l’attentat, plus question de travailler dans les médias audiovisuels. Tant à cause des blessures psychiques que physiques.

Alors Adelaïde a changé de vie, et retrouvé les bancs de l’université, pour un master en éducation. Elle est devenue enseignante en maternelle à Sydney. « Elle adore ça, l’innocence des enfants, sourient ses parents. Grâce à Patrick, elle vit une vie heureuse, une très belle vie. »

Dix ans plus tard, la jeune femme souffre encore de douleurs aux épaules, au cou, et de problèmes de vision. Elle reste suivie par un psy, comme ses parents et sa sœur. « Mais elle a été remarquable, souligne sa mère. Adelaïde a toujours regardé la lumière, pas le côté sombre, et ce qu’il y a de bon dans l’être humain. Les gens bien font de belles choses, et ils changent le monde. »

« Traumatisme trop grand »

Patrick est de ceux-là. De ceux qui apportent « un rai de lumière », dixit Chantelle, dans les ténèbres d’une nuit d’été. La belle histoire entre Patrick et Adelaïde a fait le tour des médias australiens. Une chaîne de télé a même invité le Niçois à la rejoindre à Sydney. L’émission a fini en tête des audiences.

Patrick Sergent retrouve Adelaïde à Sydney, en août 2016, à l’invitation d’une chaîne australienne.
Patrick Sergent retrouve Adelaïde à Sydney, en août 2016, à l’invitation d’une chaîne australienne.
Photo DR

Patrick le reconnaît : son anglais est limité. Qu’importe. « On arrive toujours à se parler, à se comprendre. » Les amis du bout du monde prennent régulièrement de leurs nouvelles, se retrouvent lorsque les Stratton viennent en France, ne se quittent plus ces jours-ci. Cette fois, Adelaïde n’est pas venue à Nice. « Elle est revenue une fois et s’est effondrée. C’est un trop grand traumatisme… »

Rattrapée par le terrorisme en Australie

Une attaque terroriste l’a ravivé : celle du 14 décembre 2025 sur la plage de Bondi, à Sydney. « Le jour de l’attaque, Adelaïde devait y rejoindre des amis. Elle était en retard…, témoignent les Stratton. Ses amis ont fui. Elle a été très effrayée. Mais elle a compris ce qu’ils vivaient. »

Alors la jeune femme a partagé son expérience auprès de ses amis, et de son école. « Elle s’est sentie utile. Ça l’a beaucoup aidée. Avec cette expérience, elle a de l’empathie. Mais elle a perdu beaucoup de sa vie », soupirent ses parents.

Malgré tout, David et Chantelle, comme leur fille, aspirent à positiver. « Nous avons conscience de la chance que nous avons, quand tant d’autres familles ne l’ont pas eue. Nous pensons tous les jours à elles. Comme nous pensons tous les jours à Patrick. » Pensées réciproques, sourit l’intéressé. « Entre nous, il n’y a que du positif. Qui sait, peut-être que je retournerai les voir à Sydney ? »