"On pourrait se dire, les arbres sont générateurs d’incendies, il faut les supprimer" : pourquoi il faut absolument replanter les forêts qui ont brûlé
42 000 hectares ont été ravagés en Gironde, à la fin du mois de juillet. 7 000 dans le Var. 11 000, l’an dernier dans le massif des Corbières. Pour éviter de nouvelles catastrophes, est-ce vraiment pertinent de reconstruire nos forêts brûlées ? Discussion avec Yann Fortunato, expert forestier auprès de la fondation Ceïba.
Les incendies dans le Var, dans le Gironde, ou encore dans l’Aude l’an dernier, ont ravagé des milliers d’hectares de forêt. Comment réagir ?
Certains pourraient se dire : puisque les arbres sont générateurs d’incendies, il faut les supprimer. Ce serait la pire des choses. Ce qu’il nous faut aujourd’hui, au contraire, c’est faire œuvre de pédagogie.
Il faut faire comprendre à tout le monde qu’il s’agit d’une richesse extraordinaire qui vient de partir en fumée, et qu’il va falloir ardemment la reconstruire, de façon diversifiée, adaptée au réchauffement climatique.
Vous évoquez le réchauffement climatique. Nos territoires sont-ils prêts à l’affronter ?
Il s’impose dans toutes les villes, et prioritairement dans les villes du sud méditerranéen et dans les villes d’Occitanie, devenues un hot spot du réchauffement climatique. Quand le monde entier se réchauffe d’un degré, la France, et l’Occitanie plus que tout, se réchauffent de deux degrés, c’est-à-dire deux fois plus vite que la moyenne mondiale.
En se réchauffant, la Méditerranée assure moins bien son rôle de régulateur du climat. Les vents qui nous abreuvent viennent du Maroc, de la Méditerranée, du sud de l’Espagne, et nous ramènent plus régulièrement qu’avant des épisodes venus du sud.
Nous avons également des précipitations moindres, et tendons vers un modèle deux saisons plutôt que quatre, avec beaucoup plus de précipitations en hiver et au printemps, et moins pendant la période estivale et le début de l’automne. Or, des cycles de l’eau moins réguliers conduisent à une moindre régulation des climats.
Selon vous, l’arbre peut donc changer la donne ?
Je ne dis pas que l’arbre est la solution à tout, mais sans cette solution-là, aucune autre solution n’est valable. 30 % du carbone mondial est capté par la présence des arbres dans les territoires.
85 % de la biodiversité terrestre est produite et protégée aux abords et dans les sols forestiers. La disponibilité de l’eau et la récurrence de son cycle sont apportées par l’évapotranspiration de l’arbre. Enfin, la qualité des sols et la protection de leur érosion sont aussi liées à la présence de l’arbre.
Une fois ce constat posé, que faut-il faire ?
On a oublié la présence de la nature et de la revégétalisation des villes pendant, peut-être, les 30 dernières années. Il faut d’urgence rapporter de la verdure, bénéfique à la limitation des effets du réchauffement climatique, à la protection de la biodiversité.
Il faut replanter, mais pas seulement de la forêt de production ; replanter une forêt qui soit mixte, avec plusieurs essences entre résineux et feuillus, et une forêt qui ne soit pas simplement guidée par des aspects de productivisme intensif forestier, mais par la convergence entre la production forestière et la production des ressources nécessaires à l’humanité.
Il faut que toutes les chaînes de valeur de l’économie de nos territoires le reconnaissent : il n’y aura pas d’économie forte en territoire sans un environnement solide, robuste, équilibré et repensé.
Votre fondation vise à promouvoir des projets allant dans le sens d’une meilleure résilience des territoires. Que souhaiteriez-vous voir ?
Il faut mettre sous entretien précis l’ensemble des territoires forestiers de nos départements, qui sont insuffisamment gérés par l’ensemble des propriétaires. L’ultra-présence du pin d’Alep dans nos territoires ultra-méditerranéens est un véritable risque, parce qu’il y a un déficit d’entretien de ces territoires, mettant en risque les populations et l’économie globale de ces territoires.
Il faut remettre de l’arbre là où l’agriculture disparaît, et se poser la question de ce que l’on fait de ces territoires où la vigne est arrachée, et qui peuvent, par la présence de l’arbre, donner naissance à de la renaturation, à de la régénération de biodiversité.
30 % de la surface urbaine doit être végétale
Dans les villes, spécifiquement ?
L’ensemble des villes devrait aussi garder un espace de canopée, c’est-à-dire de verdissement, de renaturation, représentant à peu près 30 % de leur surface urbaine, pour assurer la présence d’arbres, de végétaux, de parcs. En moyenne, on en est encore loin. Quelques villes ont fait des efforts, Montpellier en a fait des gros, mais ce n’est pas le cas de l’ensemble des villes.
Il faudra s’engager dans des programmes d’entretien importants. On ne peut plus aujourd’hui se satisfaire de planter un arbre sans assurer son entretien pendant au minimum les cinq premières années de sa plantation, temps durant lequel son enracinement lui permet ensuite d’obtenir sa robustesse et sa survie autonome. Il faut un entretien humain si l’on veut réimplanter l’arbre, les intempéries étant insuffisantes aujourd’hui.
C’est tout cela que, demain, les reconstructeurs de ces territoires devront se poser comme questions, pour que l’on se dise demain : plus jamais ça.
Ceïba, en quelques mots :
La fondation montpelliéraine Ceïba développe des projets de reforestation, de végétalisation urbaine et d’agroforesterie avec l’objectif de renforcer la résilience des territoires face au changement climatique.
"Nous avons à cœur de protéger les arbres déjà présents dans nos territoires et d’en remettre là où l’arbre a disparu", résume Yann Fortunato, expert forestier et agroforestier membre de l’équipe.
Parmi les projets soutenus par la fondation, celui des Arches castriotes, à Castries (Hérault), un site pilote consacré à l’agroforesterie où sont expérimentées, avec un suivi scientifique, des pratiques visant à restaurer les sols, diversifier les essences, favoriser la biodiversité et limiter les besoins en eau tout en maintenant une production agricole.
La fondation soutient ou a déjà soutenu des opérations de reboisement, comme la plantation de 10 000 arbres dans "une forêt du Cantal qui nécessitait de sortir de sa monoculture intensive", glisse l’expert. "1 nouvel abonné = 1 arbre planté", autre dispositif pensé par Ceïba, finance, lui, de nouvelles plantations grâce à la croissance de la communauté sur les réseaux sociaux.