Ottawa devrait surtaxer davantage les produits de bois chinois,…
Le gouvernement fédéral s’est montré trop timide en se contentant de surtaxer les armoires de cuisine de bois à 25 %, tout en continuant de laisser entrer les meubles et les planchers de bois d’Asie au rabais, déplorent des fabricants.
« On est reconnaissant pour ce que le gouvernement canadien fait, mais ce n’est pas suffisant. Notre demande était une surtaxe [sur les produits transformés de bois] de 100 %. On se retrouve avec 25 % seulement pour les armoires », résume Alain Ouzilleau, propriétaire de Cabico, une entreprise qui fabrique des armoires de cuisine en bois en Estrie et en Ontario.
Ce n’est pas d’hier que son industrie fait face à une concurrence qu’elle juge déloyale de la part d’entreprises chinoises, qui écoulent ici chaque année davantage de leur marchandise au rabais. Les États-Unis, sous l’ancien gouvernement de Joe Biden, avaient déjà bloqué l’accès à leur marché, ce qui a réorienté ces produits vers le Canada.
Or, les fabricants canadiens pouvaient encore exporter sur le marché américain. Du moins jusqu’à ce que le président Donald Trump décide de les prendre pour cible en octobre 2025, avec des droits de douane de 25 % imposés sur certains meubles de bois, armoires de cuisine et meubles-lavabos. Encore davantage de produits du bois sont visés par une nouvelle menace de surtaxes de 50 % cet été.
Toutes ces taxes font mal à Cabico, qui exporte aux États-Unis entre 85 % à 90 % de sa production. L’entreprise accepte d’éponger la moitié du montant des tarifs du président Trump, qui incombent normalement à ses clients américains. Mais l’incertitude fait fondre son carnet de commandes, et l’a déjà forcé à mettre quelque 250 travailleurs à pied. « Si on meurt, ce sont les scieries qui vont mourir ensuite », prédit M. Ouzilleau, au bout du fil.
Plusieurs mois après l’appel à l’aide de cette industrie, le gouvernement fédéral a annoncé en avril qu’il lançait une enquête au Tribunal canadien du commerce extérieur (TCCE). En juillet, il a imposé « une mesure de sauvegarde provisoire » consistant en une surtaxe de 25 % sur les importations d’armoires et de meubles-lavabos en bois. Ces droits ne s’appliquent pas aux produits des États-Unis, du Mexique, d’Israël, du Chili et de pays en développement.
Un taux symbolique
« Pour bloquer pour vrai ces importations [asiatiques], il aurait fallu un taux plus élevé que 25 %. […] Ce tarif demeure symbolique, mais au moins il fait jaser, il sensibilise nos clients [quant à l’importance d’acheter canadien] », affirme pour sa part Daniel Drapeau, propriétaire de Miralis, dont les usines d’armoires de cuisine sont situées au Bas-Saint-Laurent et à Québec.
La fabrication de ces produits de bois est qualifiée de « troisième transformation » du matériau, ce qui occupe une place importante dans l’économie. L’Alliance de l’écosystème forestier du Québec estime sa contribution au produit intérieur (PIB) du Québec brut à 21 milliards de dollars, et revendique être au centre d’un écosystème de 155 000 emplois.
Un problème demeure : des produits de bois échappent complètement aux nouvelles mesures de protection d’Ottawa. Les autres types de meubles de bois et les planchers de bois souffrent en particulier de cet oubli.
« L’une des raisons pour laquelle nos gouvernements ne réagissent pas est que les détaillants disent que ça va créer de l’inflation si on agit », dénonce Jean Laflamme, qui dirigeait jusqu’à tout récemment Meubles South Shore.
L’entreprise a compté jusqu’à 1200 employés répartis entre le Mexique, les États-Unis, et ses usines canadiennes établies dans Lotbinière et en Estrie. L’après-pandémie de COVID-19 a marqué un abrupt déclin pour l’entreprise, qui a dû mettre la clé sous la porte ce printemps.
Pour garder les prix bas
M. Laflamme blâme l’inondation du marché par des meubles chinois bon marché, vendus selon lui à perte pour faire rouler les usines de ce pays. « Les consommateurs ne savent pas vraiment d’où vient le produit, et l’économie d’argent ne se rend pas jusqu’à eux. Pour les armoires, les entrepreneurs gardent la marge. Pour les meubles, les grandes chaînes tirent avantage de ça », analyse-t-il.
Dans un courriel au Devoir, le ministère des Finances du Canada reconnaît avoir pris en compte « l’incidence potentielle sur les utilisateurs en aval et les consommateurs » au moment de fixer à 25 % le taux de la surtaxe devant protéger l’industrie.
Le ministère précise que le Tribunal canadien du commerce extérieur doit encore évaluer, d’ici au 15 janvier prochain, s’il « existe des conditions pour l’imposition de mesures de sauvegardes globales » sur les importations non seulement des armoires et de meubles-lavabos en bois, mais aussi des planchers de bois franc et des meubles de rangement en bois d’ingénierie.
Le gouvernement se limite pour l’instant à imposer des mesures qu’à la première catégorie de produits de bois parce qu’il dispose d’un rapport préliminaire qui conclut à l’existence de « circonstances critiques » consistant en un « détournement des importations d’armoires et de meubles-lavabos en bois au Canada en raison des droits de douane imposés par les États-Unis ».
La semaine dernière, le premier ministre Mark Carney a révélé qu’il parle du bois lors de « chaque discussion avec les Américains ». Il a promis de manière générale qu’aucun secteur ne serait délaissé pour faciliter un accord sectoriel sur l’acier et l’aluminium, par exemple.