l'essentiel Cuba, le Portugal, le Brésil, les États-Unis… À 76 ans, Edgar Cappellin a derrière lui une vie de voyages et de création. Les 2, 3 et 4 octobre, le sculpteur ouvre La Gare-Regards, son étonnant atelier installé dans un ancien dépôt ferroviaire à Puybrun pour trois jours mêlant sculptures, musique et lectures.

À Puybrun (Lot), devant un ancien entrepôt ferroviaire situé à quelques pas de la gare, les rails ont quitté leur trajectoire. Certains se dressent vers le ciel, d’autres partent en oblique ou se croisent. Ces lourds morceaux d’acier guidaient autrefois les trains. Edgar Cappellin leur a fait prendre d’autres directions. Lorsque d’anciens rails ont été démontés, le sculpteur en a récupéré plusieurs dizaines de mètres. Il les coupe, les soude, les plie et les transforme en Chemins de traverse, des sculptures qui accueillent aujourd’hui les visiteurs de La Gare-Regards, l’atelier et lieu d’exposition qu’il a créé dans l’ancien entrepôt. Ces lignes qui bifurquent racontent aussi quelque chose de celui qui les façonne. "J’ai toujours eu besoin de l’intellectuel mais aussi du physique et d’être dehors", confie l'artiste. Penser et faire. Comprendre le monde et se confronter à la matière.

Né à Paris en 1950, Edgar Cappellin a 18 ans en Mai 68. Élève au lycée Henri-IV, au cœur du Quartier latin, il participe au mouvement lycéen et fréquente les milieux révolutionnaires. Mais les idées ne lui suffisent déjà pas. À 20 ans, il part à Cuba. "Je voulais voir comment ça se passait réellement." De retour à Paris, il étudie la sociologie au centre universitaire expérimental de Vincennes tout en travaillant sur les chantiers. "J’ai fait trois ans de maçonnerie avec des Espagnols et des Portugais. Le fait que je monte un mur et que le mur tienne, ça me fascinait." La journée, il construit ; le soir, il rejoint l’université. Entre les livres et le travail des mains, il cherche encore sa place. La sculpture finira par réunir les deux.

À 76 ans, Edgar Cappellin poursuit ses recherches autour de l’acier dans son atelier La Gare-Regards, installé dans l’ancien entrepôt ferroviaire de Puybrun.
À 76 ans, Edgar Cappellin poursuit ses recherches autour de l’acier dans son atelier La Gare-Regards, installé dans l’ancien entrepôt ferroviaire de Puybrun. DDM DN

Une 2 CV rose vers le Portugal

À 23 ans, Edgar entre aux Beaux-Arts de Paris, dans l’atelier du sculpteur Étienne Martin. Une histoire familiale résonne aussi en arrière-plan. Son grand-oncle Giacomo Cappellin fut l’une des figures du renouveau de l’art verrier vénitien au XXe siècle. Edgar choisira d’autres matières et tracera son propre chemin.

En 1974 survient la Révolution des Œillets. Une nouvelle fois, il veut aller voir. Avec "Lisa", sa 2 CV camionnette rose, il prend la route du Portugal. Parti pour quelques semaines, il y restera plusieurs années.

Avec ses Chemins de traverse, Edgar Cappellin transforme d’anciens rails récupérés près de son atelier en sculptures monumentales.
Avec ses Chemins de traverse, Edgar Cappellin transforme d’anciens rails récupérés près de son atelier en sculptures monumentales. DR

Un théâtre au sud de Lisbonne l’engage comme scénographe. "Il fallait quelqu’un qui sache dessiner et qui sache construire." Puis il s’installe sur une colline, sans eau courante ni électricité. Il donne des cours pour vivre et sculpte le reste du temps. "J’étais très riche de toutes ces matières premières avec la mer, le ciel, les moulins blancs et la lumière."

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Faire parler la matière

De retour en France en 1981, Edgar Cappellin poursuit une recherche qui ne cessera d’évoluer. Grès, bois, ardoise, ciment coloré, béton puis acier : plus qu’à une technique, il s’intéresse à ce que chaque matériau peut faire surgir. Ses voyages nourrissent aussi son œuvre, du Brésil au Liban, de l’Ukraine à San Francisco. En Californie, au début des années 2000, il explore les possibilités du béton coloré et développe des techniques de dessin et d’écriture directement dans la matière. "Je suis parti pour revenir avec un gros cigare et je suis revenu nu comme un ver", s’amuse-t-il.

D’anciens rails de chemin de fer changent de trajectoire sous les mains d’Edgar Cappellin, avec La Gare-Regards en arrière-plan.
D’anciens rails de chemin de fer changent de trajectoire sous les mains d’Edgar Cappellin, avec La Gare-Regards en arrière-plan. DR

Aujourd’hui, l’acier occupe une place importante dans son travail. Mais pas question de le forger. "Rien n’est fait à chaud." Il coupe, soude et plie le métal à froid. "Je vais à rebrousse-poil." Cette résistance nourrit aussi la création. Un pli imprévu peut faire bifurquer une sculpture et ouvrir une autre piste. "C’est ça qui me plaît, quand je suis surpris par le travail ou l’interaction entre le matériau et mon projet."

Une gare devenue lieu de création

Revenu vivre dans la région, Edgar cherche en 2020 un atelier. À Puybrun, il découvre cet ancien entrepôt de marchandises de la SNCF, avec son quai, ses auvents et ses grandes portes coulissantes. Le lieu le séduit immédiatement. Il y installe ses machines, aménage une mezzanine et transforme peu à peu le bâtiment en lieu de création. Mais il ne veut pas y travailler seul. "Je me suis dit que ça pouvait être un lieu d’expositions et d’interventions." Plusieurs fois dans l’année, il y accueille sculpteurs, photographes, musiciens ou danseurs.

Les 2, 3 et 4 octobre, à l’occasion des Journées Nationales des Artistes, "De Fer et de Mots" fera dialoguer ses sculptures avec les improvisations de Richard Héry aux percussions et à la clarinette basse. Le comédien Jean-Louis Cousseau lira des extraits de ses carnets, accompagnés d’improvisations à la flûte traversière.

À 76 ans, Edgar continue de travailler presque chaque jour. "La sculpture m’aide à formuler des questions, à essayer de comprendre." Une recherche qu’il poursuit désormais à Puybrun, au rythme des trains de la ligne Brive-Aurillac qui passent devant son atelier.