Pourquoi les forces yéménites n’ont-elles pas réussi à stopper l’offensive des Houthis ?
Une offensive éclair. En quelques jours, les Houthis sont parvenus à enfoncer les lignes des forces gouvernementales yéménites et à étendre leur emprise sur la côte de la mer Rouge. Après le port de Mokha, dans le sud-ouest du pays, les rebelles chiites soutenus par l’Iran se sont emparés de l’île de Mayyoun, au cœur du détroit de Bab el-Mandeb. Un passage maritime stratégique qui relie la mer Rouge au golfe d’Aden et constitue l’une des principales voies commerciales entre l’Europe et l’Asie.
Cette avancée fulgurante expose surtout la débâcle des forces du gouvernement yéménite reconnu internationalement. Selon les experts, leur déroute prévisible est l’aboutissement de plusieurs années de divisions au sein de la coalition militaire qui rassemble des formations rivales avec chacune leur propre chaîne de commandement.
"C’est une coalition de forces anti-houthies profondément fragmentée, qui, dans de nombreux cas, ont passé plus de temps à se battre entre elles, souligne Thomas Juneau, professeur à l’École supérieure d’affaires publiques et internationales d’Ottawa et chercheur non résident au Sanaa Center, un groupe de réflexion yéménite indépendant. Cette fragmentation a empêché le gouvernement de s’imposer comme un acteur fort et unifié, capable de véritablement défier les Houthis."
L’Arabie saoudite a bien tenté de réorganiser les forces opposées aux Houthis. En 2023, le pouvoir yéménite a ainsi créé une Commission militaire suprême, placée sous l’autorité du général Mutlaq bin Salem Al-Azima, ancien commandant des forces conjointes de la coalition arabe au Yémen. Mais cette commission n’ayant pu venir à bout des rivalités et des agendas de chacun.
La retraite de Mokha
Sur le terrain, cette faiblesse s’est traduite par le recul de certaines forces et donc l’impossibilité de stopper l’offensive houthie face à laquelle certaines des forces chargées de tenir ont reculé, laissant les rebelles chiites fondre sur Bab al-Mandeb.
"Ce à quoi nous avons assisté au cours des derniers jours est en réalité le résultat de cette situation, les forces gouvernementales – ou, pour être plus précis, certaines des factions qui composent ce camp – s’étant complètement effondrées lorsque les Houthis ont lancé cette offensive", poursuit Thomas Juneau, interrogé sur la chaîne anglophone.
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Le cas des Forces de résistance nationale de Tarek Saleh en est une illustration. Neveu de l’ancien président yéménite Ali Abdallah Saleh, tué par les Houthis en 2017, il dirige l’une des principales forces anti-rebelles présentes sur la côte de la mer Rouge.
Mais le 10 septembre, face à l’avancée des Houthis pro-iraniens, il a ordonné à ses troupes d'abandonner leurs positions dans la ville de Mokha, port stratégique situé à quelques dizaines de kilomètres de Bab el-Mandeb, et surtout l’une des principales bases des forces gouvernementales opérant le long de la côte.
Un retrait, officiellement présenté comme un repli stratégique, qui a suscité de vives réactions au sein même des forces anti-houthis, des médias yéménites et d’autres combattants soutenus par Riyad accusant ses hommes de "trahison" et de "lâcheté".
Divisions internes, rivalités régionales
Pour Thomas Juneau, la fragmentation du camp anti-houthi est aussi le résultat de plusieurs années de rivalités entre les puissances régionales engagées dans le conflit.
"Sur le papier, les forces gouvernementales disposent d’une puissance militaire importante, en hommes comme en équipements, précise-t-il. Mais dans la pratique, les rivalités entre leurs principaux soutiens, notamment l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, se sont ajoutées aux divisions internes, affaiblissant considérablement leur efficacité. Ces deux pays ont parfois consacré autant d’énergie à défendre leurs intérêts respectifs et à se disputer entre eux qu’à renforcer réellement les forces anti-houthies."
Depuis le début de l’intervention de la coalition arabe au Yémen, en 2015, l’Arabie saoudite est devenue le principal soutien militaire et politique du pouvoir central. Les Émirats arabes unis, engagés aux côtés de Riyad au sein de la coalition, ont de leur côté développé leurs propres réseaux d’influence et soutenu notamment l’ancien Conseil de transition du Sud, favorable à l’indépendance de l’ancien Yémen du Sud. Ce sont eux aussi qui avaient facilité la constitution des Forces de résistance nationale de Tarek Saleh.
Après des années de présence militaire, les Émirats ont finalement retiré leurs forces du pays en janvier 2026, sous la pression de l'Arabie saoudite, à la suite d'affrontements entre les forces soutenues par chaque puissance dans le Sud. Mais des forces locales sont restées, qui ne partagent pas nécessairement le même projet que le gouvernement installé à Aden.
Ainsi, la veille du retrait de Mokha, le convoi du ministre de la Défense yéménite a été pris pour cible par des combattants sudistes lors d’une visite à Al-Dhale, bastion historique du mouvement séparatiste dans le sud du Yémen, où les relations avec les autorités gouvernementales restent tendues.
La stratégie militaire saoudienne en échec
Autre signe que cette déroute était prévisible : plusieurs responsables du camp gouvernemental avaient récemment réclamé des renforts pour empêcher les Houthis de poursuivre leur progression vers le sud du pays. "Tarek Saleh et d’autres commandants, ainsi que des dirigeants politiques du gouvernement, ont demandé de l’aide, rappelle Thomas Juneau. Cette aide n’est jamais vraiment venue."
À l’inverse, les Houthis, dont la chaîne de commandement répond à un chef incontesté, Abdel-Malek al-Houthi, ont eu des années pour consolider leur pouvoir dans le nord-ouest du pays. "Ils y bénéficient d’un territoire montagneux particulièrement favorable à la défense et ont construit, avec le soutien de l’Iran, un réseau d’infrastructures militaires destiné à résister aux offensives adverses comme des tunnels et des caches d’armes souterraines", précise Thomas Juneau.
Un territoire fortifié, un réseau logistique éprouvé, un soutien iranien constant et une expérience considérable de la guerre qui expliquent que, jusqu'ici, la coalition menée par l’Arabie saoudite n’est jamais parvenue à modifier le rapport de force.
Riyad a mené des frappes contre les Houthis pendant des années, principalement entre 2015 et 2022, année du cessez-le-feu qui a volé en éclats cet été, sans parvenir à ralentir la progression des chiites vers le détroit de Bab el-Mandeb qui menace désormais directement ses intérêts. Le royaume saoudien, lui-même ciblé par les Houthis, doit déjà composer avec les perturbations affectant l’autre grande artère maritime de la région, le détroit d’Ormuz, à l’entrée du golfe Persique, bloqué par l’Iran.
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La puissance aérienne saoudienne ne peut pas, à elle seule, compenser l’absence d’une force terrestre yéménite cohérente et organisée à même de contrôler durablement le terrain, estime Thomas Juneau.
Sauf qu’en quittant progressivement leur bastion du nord-ouest, les Houthis se sont aventurés dans des zones côtières plus difficiles à défendre, note le chercheur. "Le relief est moins favorable et leurs lignes d’approvisionnement s’allongent. Les positions conquises sont également davantage exposées à d’éventuelles frappes aériennes de l’Arabie saoudite, et à terme aux contre-attaques des forces gouvernementales."
Une vulnérabilité qui pourrait donc, en théorie, offrir une fenêtre de tir aux forces gouvernementales. Encore faudrait-il qu’elles soient capables de l’exploiter. "Il faudra attendre que la situation se stabilise un peu plus dans les prochains jours pour y voir clair, mais les forces gouvernementales se sont montrées si désorganisées, si désunies, si fragmentées et, dans de nombreux cas, si corrompues, que leur capacité à mener une contre-attaque sérieuse est limitée", conclut Thomas Juneau.