Payée 300.000 euros par an par Renault, Rachida Dati met en avant son « expérience »
Au tribunal correctionnel de Paris,
Chassez le naturel, il revient au galop. Depuis l’ouverture de son procès pour corruption et trafic d’influence, Rachida Dati, connue pour son caractère volcanique, s’était efforcée de présenter un visage calme et pondéré. Jamais, au cours des deux premiers jours d’interrogatoire, elle n’a haussé la voix. Mais ce mercredi après-midi, dès les premières questions du tribunal, l’ancienne ministre de la Justice peine à cacher son agacement. « Quand je suis magistrate, ça ne va pas, quand je suis députée, ça ne va pas, ça ne va jamais », s’exaspère-t-elle. Et d’insister : « Moi, je n’ai pas une polémique par jour, j’ai une polémique à la demi-journée. »
Rachida Dati, sobrement vêtue d’un tailleur-pantalon noir, chaussures vernies, est soupçonnée d’avoir touché, entre 2009 et 2012, 900.000 euros d’une filiale de Renault pour faire illégalement du lobbying au parlement européen. Elle, jure que cette convention d’honoraires visait seulement à rémunérer son travail d’avocate, notamment pour favoriser l’expansion du groupe au Maghreb. Mais 300.000 euros par an pour des conseils juridiques, la somme est considérable, fait remarquer Julien Augereau, l’un des représentants du Parquet national financier. « Ça a été une négociation », rétorque d’une voix glaciale, Rachida Dati, affirmant qu’il s’agit « des tarifs en vigueur », du fait de la « nature des dossiers ».
« J’avais une personnalité aussi, ça joue »
Au moment de la signature de la convention d’honoraires en octobre 2009, elle n’était pourtant pas encore avocate, elle prêtera serment six mois plus tard. Elle venait tout juste de quitter son poste de ministre de la Justice et était fraîchement élue au parlement européen. « Ça ne vous paraît pas extraordinaire qu’à peine sortie du gouvernement, vous soyez en capacité de signer un premier contrat avec l’alliance de deux grands groupes industriels qui pèsent 150 milliards ? », insiste le procureur. « J’avais l’expérience, j’ai négocié avec des États, j’avais une technicité, et j’avais une personnalité aussi, ça joue », riposte la prévenue.
Le magistrat insiste : de tels honoraires se retrouvent parfois dans des missions d’une grande technicité, à l’instar des fusions-acquisitions. Quelle était, à elle, sa compétence qui lui valait de tels honoraires ? Rachida Dati égrène son parcours professionnel, de son emploi à la banque européenne de Londres à son poste de conseillère au ministère de l’Économie, rappelle sa connaissance du Maghreb. « J’ai une compétence, une expérience sur des pays sensibles », s’impatiente-t-elle. Plus les questions s’enchaînent, plus l’ancienne ministre semble à la peine pour garder son calme. « Je sais que plus d’un voudrait que je disparaisse de la vie publique, mais je sais ce que j’ai fait, ce que je suis capable de faire », assène-t-elle.
Selon l’accusation, bien peu d’éléments attestent de la matérialité de son travail. Sur le vaste écran du tribunal, le PNF égrène les documents montrant qu’aucun rendez-vous n’a été noté dans ses agendas, même lorsqu’elle se trouvait au Maroc, qu’aucune note sur le sujet n’a été exhumée. Quid également de ce compte-rendu de 2010 dans lequel est écrit : « le projet de Tanger est sur les rails ». Sans son intervention, donc. « Ce n’est pas parce que le projet est lancé qu’il n’y a pas de problèmes », assure-t-elle.
« Pourquoi avez-vous menti ? »
Depuis l’ouverture du procès, Rachida Dati répète encore et encore qu’elle n’a jamais été en situation de conflits d’intérêts. Pourquoi alors a-t-elle attendu un an avant de déclarer au parlement européen sa fonction d’avocate ? « J’ai respecté mes obligations légales », balaye-t-elle. Et pourquoi n’a-t-elle pas déclaré Carlos Ghosn parmi ses clients ? « Secret professionnel. » « Et pourquoi avez-vous menti sur la réalité de vos activités ? », l’attaque frontalement Caroline Genin, l’autre représentante du PNF.
L’uppercut met Rachida Dati hors d’elle. « Je suis très choquée que vous me traitiez de menteuse, à quoi sert l’audience ? » La magistrate fait référence au témoignage de Daniel Freund, un assistant parlementaire allemand, qui présidait le comité déontologique des députés. Lundi soir, il a affirmé à la barre que Rachida Dati avait indiqué que son travail juridique se concentrait sur les violences conjugales et l’égalité homme-femme. Faux, rétorque-t-elle, voyant dans ce témoignage une manœuvre politique contre elle : il travaillait pour une de ses opposantes.
L’audition de Rachida Dati, qui a pris énormément de retard, doit se poursuivre jeudi.