Je considère ce moment comme un petit miracle de voyage en stop. C’était à l’été 2020. Départ : 8 heures, à Paris. Objectif : un départ pour la Corse en ferry, à 22 h 30 à Toulon. Ce matin-là, nous tendons le pouce depuis une heure à Porte d’Orléans. Personne ne s’arrête. Allons-nous abandonner avant même d’avoir commencé ? Expérimentant l’auto-stop comme une modeste expérience d’abandon à la Providence, nous entamons une dizaine de chapelet sur le trottoir. Je relève la tête. Devant moi, sur un lampadaire, une inscription au Tipp-Ex : « Si tu fais du stop, va plutôt à Massy. » À 22 heures, nous étions à l’heure pour l’embarquement sur le ferry, direction Bastia.

Six ans plus tard, me voilà cette fois-ci avec Laurence Le Chau, notre illustratrice, qui sera ma compagne pour ce voyage en stop. Rendez-vous est donc donné à Massy (Essonne). Nous n’avons pas d’objectif, si ce n’est de rejoindre les Français sur leurs lieux de vacances, au seul moyen de nos pouces. Et en chemin, assises sur la banquette arrière entre deux sacs à dos, nous parlerons de spiritualité.

Rendre service à une personne par jour

« J’aime bien l’idée », glisse, enthousiaste, César, 30 ans. Ce jeune entrepreneur parisien vient de nous prendre en stop sur une aire d’autoroute d’Orléans, où Marie et Eduardo nous avaient déposées. Assise sur le siège passager, j’essaie de ne pas déranger Vespa, son bichon havanais recroquevillé à mes pieds. Née l’année des V, Vespa a failli s’appeler Véronique. Vespa, c’est mieux.

La spiritualité, donc, c’est un sujet que César aime bien. Ça fait même partie de sa vie. « Je me considère croyant. » Petit, César galère à l’école et souffre de phobie scolaire. Il est finalement déscolarisé. Sa mère l’inscrit chez les Scouts unitaires de France, dans une paroisse de Boulogne-Billancourt. Il y restera de ses 8 ans à ses 26 ans. « J’ai adoré, insiste-t-il. J’étais en échec scolaire, le seul cadre que j’ai reçu, c’était chez les scouts. »

« Je crois vraiment que ce que l’on donne, Dieu nous le rendra d’une manière ou d’une autre. »
César, 30 ans

De ses années de scoutisme, César ne garde pas tant une grande pratique religieuse que des valeurs : la transmission, le partage. C’est d’ailleurs un peu pour ça qu’il nous a prises en stop. César essaie de rendre service à une personne par jour. « Je crois vraiment que ce que l’on donne, Dieu nous le rendra d’une manière ou d’une autre. » Si on devait classer ce trentenaire quelque part, ce serait parmi les 3,5 millions de catholiques « occasionnels engagés » : ces croyants que l’on croise peu dans les églises le dimanche, mais dont la foi nourrit un engagement.

« Se demander pardon »

Davantage que le fait d’aller à la messe, César se nourrit spirituellement dans les rencontres et les discussions. Comme celles avec ce prêtre maronite qui les a mariés, lui et sa femme, il y a deux ans. Les yeux fixés sur la route, le jeune homme parle beaucoup de sa préparation au mariage, de la fondation de ce qu’il appelle leur « socle ». « On essaie de garder les valeurs qu’on ne veut pas perdre de vue : ne pas se jalouser, se demander pardon, faire passer le bien de son conjoint avant le reste. » Au cœur de tout cela, la foi en une forme de transcendance aide César à « prendre du recul, remettre à plat, passer outre les petites engueulades du quotidien ».

Sa femme, elle, va à la messe le dimanche. Pas lui, donc. « Elle a compris que je vivais ma foi autrement. » Lorsque César parle, on sent son côté entrepreneur, l’importance du récit, des valeurs. Mais l’an dernier, le jeune homme, qui s’est lancé dans l’entrepreneuriat avec trois restaurants à Paris, a vécu une année compliquée. Un burn-out l’a convaincu de vendre son affaire, de passer à autre chose. Dans les moments difficiles, sa femme lui glissait : « Tu as fait une petite prière ? »

Le hasard de la route

César n’est pas particulièrement dévot. Mais parfois, dans l’habitacle de sa voiture, il parle tout haut. « Je ne sais pas si c’est vraiment une prière. Je parle à Vespa, je parle à ma grand-mère décédée, je parle à Dieu… En fait je me parle à moi-même. »

Ce soir, avec Laurence, nous avions prévu de dormir au Puy-en-Velay, pour voir les monts d’Ardèche. « Bon les filles, je vous dépose là ou on continue ? », nous lance César à la sortie du péage de Vierzon. Lui a rendez-vous avec sa famille à Souillac, dans le Lot. Sur un coup de tête, nous décidons de l’y suivre. Il nous dépose à Martel, un village du XIIe siècle dans les environs de Rocamadour.

« Pour moi, la résilience, c’est de savoir prendre les choses qui sont sur notre route », glisse-t-il avant de nous laisser devant le café de la place. On se fait la bise. « Ce n’est pas par hasard que les gens sont sur notre route. » Ira-t-il croiser celle du pape, fin septembre, qui célébrera la messe à Paris, tout près de chez lui ? « Justement, j’allais vous demander, vous savez comment faire pour se proposer comme bénévole ? »