Rokia Traoré à Esperanzah ! : les autorités ne pouvaient "cautionner la présence d'un personnage qui ne respecte en rien son pays d'accueil"
Vendredi midi, une semaine après le début de cet épisode tumultueux (lire ci-dessous), le collège communal a envoyé à la presse une mise au point voulue "calme, précise" et sans volonté "d'alimenter davantage la polémique". Le mail reprend les points de cette affaire "simplifiée à l'excès dans sa présentation d'un affrontement personnel entre un bourgmestre et un événement culturel". Si les versions des uns et des autres concernant la N90 ont été présentées dans nos colonnes, les paragraphes sur la programmation du festival et le fait qu'" il n'a jamais été question pour le Collège communal de s'y immiscer" a attiré notre attention.
"Une artiste, issue d'un pays autoritaire, qui a pris pour habitude de stigmatiser publiquement l'institution judiciaire belge"
"La présence annoncée de Rokia Traoré a suscité de profondes réserves au sein du Collège, celles-ci ne portent pas sur son œuvre ni sur sa qualité d'artiste, mais sur une situation judiciaire précise. L'artiste a été condamnée par la justice belge pour non-représentation d'enfant. Après avoir pu faire valoir ses moyens de défense dans le cadre d'un nouveau procès, elle a de nouveau été condamnée, en mai 2026, à une peine de deux ans d'emprisonnement assortie d'un sursis, ce qui suppose des faits d'une gravité certaine. Madame Traoré clame qu'un tribunal au Mali lui a donné raison. Dans un État de droit, une décision de justice […] ne peut être simplement rejetée au motif qu'une autre décision rendue par une juridiction étrangère vous est favorable. Surtout, aucune autorité digne de ce nom, ne peut admettre sans protester, que la scène d'un festival soit utilisée sur son territoire par une artiste, issue d'un pays autoritaire, qui a pris pour habitude de stigmatiser publiquement l'institution judiciaire belge alors que celle-ci constitue l'un des piliers de notre démocratie."
La Commune se substituerait-elle à la Justice
"Il nous a paru indispensable de faire savoir à l'organisateur qu'en aucun cas, la Commune ne pouvait cautionner la présence d'un personnage qui ne respecte en rien son pays d'accueil (sic). Se désolidariser d'Esperanzah sur un choix précis, pourrait difficilement être assimilé à un acte de censure. Un bourgmestre a l'obligation de prendre les mesures de police qui s'imposent s'il estime qu'un événement met l'ordre public en péril. Plusieurs décisions d'interdiction ont déjà été prises en Belgique. La commune n'a jamais brandi une telle menace à l'égard des organisateurs. Nous avons choisi d'exprimer clairement notre point de vue et de maintenir notre confiance dans l'organisateur, en respectant son autonomie de programmation. Nous espérons que cette confiance aura été correctement placée."
Sauf que ce n'est pas tant les paroles mais la manière, les actes et les embûches (à plusieurs milliers d'euros) qui ont suivi quand ils n'ont pas voulu faire un pas de côté que les organisateurs dénoncent, refusant de croire au hasard et à un très mauvais timing. Puis, remarquons que si l'artiste a été condamnée, c'est bien à une peine avec sursis et non ferme qui ne l'empêche en rien d'être libre, quand bien même elle commente la décision judiciaire, de se produire sur les scènes internationales et de continuer sa carrière. La majorité floreffoise voudrait-elle se faire plus catholique que le juge, s'y substituer au point de durcir la sanction ? De quel droit ?
Puis, vu de l'extérieur, on a quand même peu l'impression que le concert de Rokia Traoré, le 2 août à 19h15, sur lequel la Commune n'a de cesse de braquer l'attention, va "troubler l'ordre public". Ni que ce communiqué des autorités va vraiment apaiser les choses. Que du contraire ?
Recontextualisation : les mails attestent pourtant une volonté de regard et de validation
Il y a dix jours, la tension était allée crescendo entre le festival Esperanzah !, organisé dans l'abbaye de Floreffe dans une semaine, et les autorités communales. Dans un article publié dans notre journal, et rassemblant d'autres témoignages de citoyens et associations faisant état de possibles (ré) pressions et intimidations, l'équipe du festival s'estimait victime de représailles de la part du pouvoir en place.
Boycott d'une réunion de sécurité pluridisciplinaire par les édiles, suppression du parking sur deux bandes de la N90 à moins de six semaines de l'événement et la volonté (finalement annihilée par le soutien des communes d'Yvoir et Ciney) de faire reposer la charge de la signalisation sur les épaules du festival à quelques jours de son déroulement… Toutes ces décisions de dernière minute, vues comme "arbitraires" par les organisateurs, feraient en réalité suite à leur maintien de l'artiste malienne Rokia Traoré, condamnée récemment. Mais aussi, en sus, à un souhait des autorités, non rencontré, d'avoir un droit de regard sur la communication et le programme.
C'est en tout cas ce qu'ils lisaient dans plusieurs mails "sans équivoques" envoyés par le bourgmestre, Philippe Vautard. Morceaux choisis. "Une affaire de cette sensibilité, aux implications médiatiques, institutionnelles et morales évidentes, aurait mérité un échange préalable avec les autorités communales plutôt qu'une découverte par voie de presse." "Imposer de manière unilatérale une lecture aussi clivante d'un sujet aussi sensible, sans concertation préalable avec l'un de vos partenaires institutionnels essentiels… ", "[la collaboration] repose aussi sur des principes partagés : le respect réciproque, l'écoute, la transparence et une certaine prudence lorsque certaines prises de position sont susceptibles d'engager indirectement l'image d'un territoire tout entier." Au point de remettre en cause le partenariat historique avec la Commune… effectivement suspendu depuis !
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