Rush au Centre Bell, et Neil Peart quelque part là-haut qui sourit
Le premier des deux concerts au Centre Bell qu’a offert Rush mercredi soir fut savoureux, mais surtout rassurant : cette tournée Fifty Something, la première depuis le décès en 2020 de l’extraordinaire machine à rythmes du groupe, Neil Peart, serait-elle plus qu’un hommage au disparu, au répertoire créé avec et grâce à lui ? Le Rush sans Peart ne serait-il aujourd’hui qu’un groupe hommage au trio original ? Réponses en rafale : oui, oui, et non. À aujourd’hui 73 ans, les survivants Geddy Lee et Alex Lifeson ont prouvé mercredi qu’ils ont encore du gaz dans le réservoir et l’envie de le dépenser.
De chics types, Lee et Lifeson. On le perçoit dans les petites attentions, ces sourires qu’ils s’échangent tout au long de la soirée qui témoignent de leur complicité, intacte depuis les débuts du groupe à Toronto à la fin des années 1960, dans le soin qu’ils ont pris d’échanger quelques mots en français avec le public et celui d’apposer des sous-titres aux segments vidéo préenregistrés, dont cet amusant (quoiqu’un peu long…) court-métrage qui sert d’introduction, farci de références à l’histoire et l’image du groupe.
On le perçoit surtout dans leur volonté de reconnaître, très tôt dans la soirée, que cette tournée sera d’abord un hommage à Neil Peart, rendue possible grâce à celle qui doit chausser ses grands souliers. Tout de suite après l’instrumentale Xanadu (tirée de A Farewell to Kings, 1977), Geddy Lee a salué les fans et présenté la batteuse allemande Anika Nilles, qui s’est avérée beaucoup plus que la troisième roue d’un carrosse prog-rock ayant perdu sa roue avant il y a six ans.
Ferrée en rock classique, recrutée dans l’orchestre de tournée de Jeff Beck, Anika Nilles a fameusement joué la partition de Neil Peart, une partition complexe, s’il fallait le rappeler. Peart, en plus d’être compositeur et principal parolier de Rush, fut célébré pour sa fine maîtrise du rythme rock et des signatures rythmiques sophistiquées du prog et pour ses solos aussi démesurés que l’assemblage de son kit de drum. Sur ces deux derniers aspects, l’Allemande semblait retenue : moins de tambours et de cymbales, moins d’expressivité et d’imagination dans ses solos.
On ne remplace peut-être pas l’irremplaçable batteur du trinôme Rush, mais on peut donner aux anciens un rythme assez solide et précis pour qu’ils puissent s’exprimer, ce qu’Anika Nilles a fait, haut la main. Ses solos, à la fin de Bravado (de Roll the Bones, 1991) en première partie, puis en conclusion de l’épique — sept mouvements, 20 minutes — 2112 offerte au complet en lever de rideau après l’entracte, ont fait bondir les fans de leurs sièges. Ovation méritée, Nilles a assuré toute la soirée en faisant rouler ses tambours avec maestria.
Onze ans après leur dernière tournée, celle du 40e anniversaire s’étant arrêtée au Centre Bell, Geddy Lee et Alex Lifeson n’ont pas perdu la touche. Bon, on relèvera tout de même que la voix de Lee n’atteint plus tout à fait les notes les plus élevées (il faussait beaucoup en début de soirée), que son timbre strident a perdu de sa clarté, mais son jeu, lui, est toujours admirable. Sa basse forme encore les tripes du son Rush que son ami Alex élève par ses incisifs solos.
Et le répertoire ? Les fans ont été comblés : une trentaine de chansons, comme un best of du groupe : Freewill, La Villa Strangiato, Natural Science et Limelight, entre autres chaudement applaudies en première partie. Le succès Closer to the Heart, l’hymne stoner A Passage to Bangkok (et son animation vidéo hilarante), la vieille Anthem du deuxième album Fly by Night (1975) qui rappelle les origines hard rock du groupe, l’instrumentale YYZ du classique Moving Pictures (1981, enregistré au Studio Morin Heights, comme quelques autres ensuite), d’où est aussi tirée la chanson la plus connue du répertoire de Rush, Tom Sawyer, jouée avant le rappel — le concert du 4 septembre au Centre Bell devrait comporter essentiellement les mêmes chansons, mais jouées dans un ordre différent, ce qui n’altérera sans doute pas la qualité de la performance.
Soulignons enfin que le regretté Neil Peart fait l’objet d’un documentaire réalisé par Scot McFadyen et Sam Dunn intitulé No One’s Disciple que le Festival international du film de Toronto présentera en première mondiale le 16 septembre prochain. Basé à Toronto, Scot McFadyen a signé Metal : A Headbanger’s Journey (2005) et réalisé un premier documentaire sur l’histoire du trio, Rush : Beyond the Lighted Stage, paru en 2010.