Éditorial | Sa place à table
Paul St-Pierre Plamondon avait promis un cabinet réduit, en cohérence avec sa volonté d’alléger et d’assouplir l’État. Son compteur s’est arrêté à 22 membres, une frugalité qui rompt avec les cabinets XXL qu’on a pu connaître sous Bourassa, Couillard ou Legault. Son Conseil des ministres, en plus d’être paritaire, arbore les contours d’un aréopage fort en talents complémentaires.
Le premier défi était de les distribuer utilement. Le premier ministre a ménagé ses effets en suivant une ligne limpide tout en prenant soin de garder près de lui ses compagnons des jours maigres. Faite vice-première ministre et leader parlementaire, Catherine Gentilcore hérite de deux de ses préoccupations primordiales : l’immigration et l’indépendance. À elle également de trouver le moyen de dialoguer avec les Québécois et de tracer des voies de passage avec l’opposition comme avec Ottawa.
« Le Québec doit être à la table et non au menu », a souligné PSPP.
Peu de surprises, sinon, sur les missions fondamentales de l’État. Les nominations de Nicolas Marceau aux Finances, de Stéphane Paquet à l’Économie et d’Alain Therrien au Trésor tombent sous le sens. Celles de Marie‑Karlynn Laflamme à la Santé, de Joël Arseneau à l’Éducation, de Pascal Bérubé à la Culture et à la Langue française ou encore de Marie-Claude Sarrazin à la Justice répondent à une logique évidente.
On salue l’entrée au cabinet de l’Intelligence artificielle, placée sous la responsabilité d’Anne Nguyen. Belle idée d’avoir mis les Transports, la Mobilité et les Affaires municipales sous l’aile de Nicolas Girard, qui aura aussi à veiller sur la région de la Capitale-Nationale, entièrement passée au bleu conservateur. Bravo par ailleurs pour la volonté de ramener sous un même chapeau, celui de Dieudonné Ella Oyono, les Relations internationales, la Francophonie et le Commerce extérieur. Le symbole est important.
Certes, il y a beaucoup de néophytes dans ce conseil. Il s’agit d’une épine au pied de PSPP qui n’est pas insurmontable. Des changements de garde de cette amplitude, le Parlement en a connu et tous n’ont pas démérité, tant s’en faut. Pensez au gouvernement Lévesque de 1976. Il a bien montré que l’énergie particulière de jeunes recrues de qualité peut constituer un moteur enviable quand il s’agit de repousser les limites de turbines politiques pouvant autrement tendre à se replier sur un ronron plus familier.
Reste à faire travailler tout ce beau monde ensemble. Cela demandera une énergie colossale. Et pas seulement parce que de nombreux ministres additionnent les responsabilités, ce qui, en soi, est périlleux.
Pour utiliser un terme à la mode, la charge mentale de ce gouvernement est déjà, au premier jour, accablante, voire tout à fait singulière. Oui, il lui faudra redresser un Québec en polycrise. Mais il lui faudra aussi naviguer à vue dans une purée de pois commerciale et internationale. Il lui faudra fouetter une relation asymétrique et se défendre bec et ongles face à un chef, Mark Carney, qui en mène très large à Ottawa. Il lui faudra garder à flot un gouvernement minoritaire dépareillé, et cela, le plus longtemps possible. Enfin, il y aura un lys précieux à faire refleurir.
Sur tous ces points, et plus spécialement sur le dernier, les Québécois ne lui feront pas de cadeau. En témoigne le plus récent sondage de la firme Léger, qui a dû tomber comme une tonne de briques sur l’état-major péquiste lorsqu’il a découvert que sa promesse de tenir un référendum a privé le Parti québécois d’un gouvernement majoritaire. Et pas que par une petite marge. Sans cette promesse, la formation serait passée de 28 % à 35 % des voix.
Même parmi ceux qui ont décidé de lui faire confiance, l’idée d’un référendum agit comme un repoussoir. Résultat : seul un Québécois sur cinq souhaite la tenue d’un référendum durant ce mandat. C’est une mise en garde sévère.
La matière est au surplus hautement inflammable. Encore plus depuis que le mouvement de colère à l’endroit du fédéral a été canalisé aussi fortement par l’Alberta. Il faut le souligner, le gouvernement de Danielle Smith a obtenu d’immenses concessions en jouant la carte d’une sécurité énergétique à bétonner tout en agitant l’épouvantail d’un référendum, finalement refusé, lundi, par les trois quarts de sa population. C’est à réfléchir sérieusement.
Dans son discours d’assermentation, PSPP a eu une métaphore sportive heureuse en comparant la politique à un sport d’équipe de haut niveau. Si le talent compte, la discipline et la collaboration importent tout autant. À plus forte raison quand on veut « être à la table ».
En invitant le Québec à « visualiser le meilleur », à « voir grand et voir loin », le premier ministre a mis la barre haut, jeudi. Citant l’essentiel Daniel Bélanger, il a terminé sa présentation en exprimant le souhait que le Québec s’autorise à « rêver mieux ». C’est à la fois une merveilleuse promesse et un terrible piège, qui nécessitera de la part de ce gouvernement minoritaire, donc sous surveillance, une écoute de tous les instants et une souplesse extraordinaire, conditions essentielles pour qu’il espère nous faire rêver à l’unisson.