On a beau essayer de ne pas faire la comparaison avec Dante, elle nous a encore sauté aux yeux jeudi au moment de passer 45 minutes d’entretien avec Axel Witsel, le nouveau capitaine de l’OGC Nice. Avec le Belge, comme avec son prédécesseur brésilien, c’est propre, carré, honnête, réfléchi. Que ce soit sur son actu au Gym, son parcours et sa personnalité, le joueur de 37 ans, aux près de 770 matchs en pro, a joué le jeu et répondu à tout. Avec bonhomie et recul.

Franchement bien. Ça m’a fait du bien de pouvoir avoir quatre jours off. Je n’ai pas été habitué à ça vu que j’ai fait 18 ans en équipe nationale. Ça m’a permis de respirer un peu.

L’envie de réussir à Nice a fait partie de votre réflexion pour arrêter la sélection ?

Non. à la Coupe du Monde, ça me trottait déjà un petit peu dans la tête. Je savais bien aussi qu’il allait y avoir un changement de coach. ç a s’est vraiment bien ficelé, j’ai terminé par un quart de finale. En plus, j’ai eu la chance de pouvoir rentrer et de jouer un petit peu (contre l’Espagne). Je pense que c’était vraiment le bon moment pour passer le flambeau à la nouvelle génération. J’ai discuté avec le sélectionneur (Mark Van Bommel). Lui aussi voulait passer à autre chose. L’Euro est dans deux ans, j’en ai 39. Je suis en paix.

Le Belgique-France avec Zidane sur le banc ne vous a pas titillé un peu ?

Juste pour Zizou, j’aurais voulu être présent (rires). C’est mon idole. C’est quelqu’un que j’ai admiré durant toute sa carrière. Mon papa est de la Martinique et c’est vrai que quand j’étais petit, on regardait plus les matchs de l’équipe de France que la Belgique. J’ai été un grand fan de Zidane, je le suis toujours. Il n’habite pas loin de la maison que j’ai à Madrid. Peut-être qu’à un moment donné, je vais pouvoir le croiser. J’ai eu la chance de jouer en futsal à Dubaï avec lui et ses enfants. Et ça a été un moment incroyable pour moi.

Qu’aimez-vous tant chez lui ?

J’aimais sa personnalité. J’aimais ses contrôles de balle. Aujourd’hui quand on parle d’un joueur technique, on pense plus aux passements de jambes et que ce soit un peu plus du show que la technique pure, comme Zizou l’avait. Il était élégant, comme Federer au tennis.

Revenons au Gym. Y a-t-il des choses dans le succès contre Lille qui vous font dire que ce n’est pas un exploit isolé ?

Il nous fallait un peu de temps pour que les choses se mettent un petit peu en place. Le contexte de la saison dernière n’était pas simple. Il y a beaucoup de nouveaux joueurs, une nouvelle philosophie. Ce qui nous a manqué sur les premiers matchs, c’est cette grinta qu’on a mise contre Lille. On a senti qu’il y avait aussi plus de feeling entre nous avec le ballon, les combinaisons sont là. C’est presque dommage cette trêve. Il va falloir montrer directement contre Strasbourg que la machine est lancée.

Où situez-vous le potentiel de cette équipe ?

Je ne peux pas vraiment vous donner de position au classement. De ce que je vois au quotidien, on n’est pas du tout une équipe pour jouer le bas de tableau. Après, il va falloir faire le boulot. Plus on va avancer dans la saison et plus on pourra se positionner sur ce qu’on peut aller chercher. Il faudra batailler.

Comment vous sentez-vous physiquement ?

Bien. Je n’ai pas eu de préparation, donc c’est vrai que les fins de match ne sont pas simples. Cette trêve, c’est bien pour moi parce que ça permet de bien bosser physiquement. Dans un ou deux matchs maximums, je serai vraiment à 100 %.

Vous jouez à côté d’un joueur, Djibril Coulibaly, qui n’était même pas né quand vous avez commencé votre carrière.

Je me souviens que quand je suis arrivé, le premier truc qu’il m’a dit, c’est : « Mon grand frère te kiffe » (rires). On a 20 ans d’écart et on joue ensemble, l’histoire est belle mais c’est fou. Djibril, c’est un joueur qui a une grosse marge de progression. Techniquement, il est bon. Il est costaud, il a de la vista. Il est encore fougueux dans ses déplacements et tactiquement. C’est logique. Il apprendra avec le temps à se canaliser. Je l’aime vraiment bien.

La petite frustration de votre début de saison, ce sont peut-être ces occasions manquées ?

Vous parlez de celle où j’ai tué un pigeon ? (sourire) Oui, un petit peu. Bon, je ne suis pas un joueur qui marque souvent.

Vous avez quand même de bonnes stats vu votre poste.

ç a, c’était quand j’étais plus jeune. Quand je marque, ce sont souvent des beaux buts, c’est déjà pas mal. C’est un secteur où je peux faire mieux. C’est ma deuxième saison où je rejoue au milieu puisque je jouais derrière à l’Atlético. Je me retrouve dans des situations où ça me fait encore de temps en temps un peu bizarre. À Auxerre, j’en ai une où je la ramène pied gauche alors que j’aurais dû peut-être contrôler, ouvrir et frapper. ç a va venir, même si ce n’est pas mon rôle principal de mettre des doublés. Mais si ça vient de temps en temps, ça fait du bien (rires).

« Les datas ne sont pas paroles d’Evangile », il faut toujours les pondérer et les contextualiser, estime le spécialiste de 37 ans.

« Un capitaine qui m’a marqué ? Vincent Kompany »

Axel Witsel et Vincent Kompany sous le maillot des Diables Rouges.
Axel Witsel et Vincent Kompany sous le maillot des Diables Rouges.
MaxPPP

Vous venez d’hériter du brassard. Avez-vous déjà changé des choses au quotidien ?

Non. Je pars du principe que je n’ai pas besoin du brassard pour être un leader de l’équipe. J’ai toujours été comme ça partout où je suis passé. Mais d’un côté, je suis fier de pouvoir le porter. Dans ma manière d’être, que ce soit au quotidien ou pendant les matchs, ça ne va pas changer. J’ai toujours été quelqu’un qui donne tout à chaque fois. Même avec les arbitres, je reste calme et posé. Bon parfois, ce sont eux qui te parlent sèchement (rires). Je ne vais pas forcer ma nature.

Avez-vous souvent été capitaine dans votre carrière ?

Au Standard (de Liège), je l’ai été. J’ai eu quelques fois le brassard en sélection, peu de fois à Dortmund. Mais j’étais toujours dans les groupes de leaders.

Est-ce qu’à travers votre parcours, il y a des capitaines qui vous ont marqué par leur manière de faire ?

Le nom qui me vient tout de suite, c’est Vincent Kompany. Je ne dis pas ça parce qu’il est belge mais il avait une aura et une prestance. Dès qu’il prenait la parole, le temps s’arrêtait. S’il y a bien un capitaine qui m’a impressionné, c’est lui. Le voir devenir coach ne m’a pas étonné. C’était tout tracé.

Le fait que vous portiez le brassard très vite après votre arrivée ne dénote-t-il pas quand même d’un manque de leaders dans ce groupe niçois ?

Non. Je pense simplement qu’être capitaine peut être un poids pour certains. ça ne veut pas pour autant dire que ces joueurs manquent de personnalité ou de leadership. Je n’avais pas en tête d’être capitaine et que ça arrive aussi vite. Tout est clair. Chapeau à Jo (Clauss) qui a parlé au coach. Ce pas-là, tout le monde ne l’aurait pas fait. On va de l’avant et c’est le plus important.

« Simeone me rentrait dedans »

Le natif de Liège se voit finir sa carrière au Gym.
Le natif de Liège se voit finir sa carrière au Gym.
Hugo Burg / OGC Nice

Quand vous avez commencé votre carrière, vous attendiez-vous à ce qu’elle dure aussi longtemps ?

Pas du tout. Au début, tu n’y penses pas. Je dirais même que tu ne profites peut-être pas assez. Tu es dans ta bulle, tu ne réalises pas la chance que tu as. J’ai eu un coup dur quand je me suis blessé au tendon d’Achille (en 2021). J’en avais vraiment ras-le-bol du football. Je disais à ma femme que j’allais lâcher l’affaire à 33-34 ans. Au final, tu reviens dans la bagarre. Et tu essaies de prolonger le plus longtemps possible. Tant que tu te sens bien, il faut continuer.

Vous n’avez jamais autant profité ?

Franchement, je savoure. ça fait déjà quelques années. Quand j’arrive à l’Atlético, j’ai déjà 33 ans. Avec le Cholo, ce n’est pas simple physiquement. Je me suis dit que la fin se rapprochait (rires). Mais grâce à Dieu, je me sens bien. Je fais beaucoup de travail de prévention. Aujourd’hui, les jeunes sont dans du beurre (rires). Nous au début, c’était juste la douche après l’entraînement et tu rentrais chez toi. C’était très différent.

Et à chaque fois que vous prolongez l’aventure, il faut passer par des négociations avec votre femme ?

Non, parce qu’elle ne veut pas que j’aie des regrets. Par contre, dans ma tête, Nice sera mon dernier club. Je vais essayer de rester le plus longtemps possible, un peu comme Dante l’avait fait, mais pas dix ans (rires). On va déjà faire un plus un (il a une année en option). Et puis après, on verra bien. Mais je ne me vois pas encore faire voyager ma famille, changer les enfants de décor ou d’école. On se sent bien ici.

Parmi tous vos voyages, lequel vous a davantage marqué, voire changé ?

La Chine forcément (il a évolué une saison au Tianjin Quanjian FC). C’est un monde totalement différent. Tout est plus grand, les buildings font 200 étages. En Russie (au Zenit Saint-Pétersbourg), on a passé quatre ans et demi vraiment tops à tout point de vue. Le pire, ça a été le retour de Chine à Dortmund. Heureusement que je termine par le Mondial 2018 et que j’enchaîne directement sur le Borussia parce que le niveau et l’intensité étaient très différents. ça allait 10 000 fois plus vite.

Votre départ en Chine a fait beaucoup parler...

J’ai pris cher. Vraiment... Dans le journal télévisé, ils en sont venus à afficher mon salaire par mois, par semaine, par jour et même par seconde. Les gens ont beaucoup parlé parce que j’étais le premier à faire le pas. Le problème, c’est que les trois-quarts de ceux qui parlent, s’ils ont le contrat en face d’eux sur la table, après deux minutes, ils signent. On voit que ça s’est démocratisé depuis. Je suis resté calme mais ça a été dur pour ma femme, mes parents qui étaient H24 en Belgique. On leur disait « Qu’est-ce que votre fils va foutre là-bas ». Le sélectionneur de la Belgique Roberto Martinez m’avait assuré que si je restais fit, il continuerait à me prendre. J’aurais pu me mettre en mode vacances, j’ai choisi de rester compétitif, bosser plus pour revenir en Europe. Au final, le terrain a parlé.

Quel est le meilleur moment jusqu’ici de votre carrière ?

Je dirais mes débuts à Dortmund. Je ne pense pas qu’il y ait grand monde qui s’attendait à ce que je revienne de Chine et que je sois titulaire directement, ou que j’y reste pendant 4 ans. Il y a aussi la Coupe du Monde 2018.

Ce n’est pas aussi le pire avec la demie perdue contre la France ?

Au début, ça te fait mal. Mais ça reste un des plus grands moments de ma carrière. On a écrit notre propre histoire en terminant 3e. Et après j’ai adoré mon passage à l’Atlético. Diego Simeone me voulait déjà en 2014, mais je n’ai pas su y aller à ce moment-là. C’est un grand club mais avec un esprit familial, comme ici à Nice, où tout le monde est fort proche.

Il vous a fait jouer défenseur central. C’était ce pour quoi vous étiez venu ?

Pas du tout (rires). Mais en début de saison, on a Savic et Gimenez, je crois, qui se blessent. Il m’a testé à l’entraînement. J’ai fait un match, un deuxième et après dans sa tête, j’étais devenu un défenseur. C’était dur pour moi parce que défensivement, je ne suis pas le joueur le plus agressif. Il me rentrait tout le temps dedans. Il voulait me titiller pour que je rentre dans son schéma de grinta. ça a fonctionné, je récupérais des ballons. ça prouve qu’à n’importe quel âge, on peut encore apprendre. Bon, comme la vitesse n’est pas mon point fort, il fallait toujours réfléchir et anticiper. Je suis un joueur hybride désormais. Même si je me sens mieux au milieu.

Y a-t-il un entraîneur que vous n’avez jamais oublié ?

Villas-Boas que j’ai eu au Zenit, où on a tout gagné. Il y a un truc qui m’a surpris avec lui, et je ne sais pas si à Marseille, ça a été le cas, mais dans le vestiaire, tout le monde était heureux, même ceux qui jouaient moins. Il était super proche de nous. Quand il faisait des choix, il les expliquait clairement. On avait pourtant un groupe qui n’était pas facile, les Russes avaient des gros caractères.

On gagnait un match et il nous invitait tous au resto, les joueurs, le staff, il payait pour tout le monde. Simeone, c’est l’opposé. Il nous considère comme ses enfants mais ce n’est pas dans sa personnalité de te faire des papouilles dans le dos. Il est là pour te mettre la pression et sortir le meilleur de toi-même.

Quel est le meilleur joueur avec qui vous avez joué ?

Je suis obligé de dire Eden Hazard. Talent brut. Incroyable. Hulk. Une vraie force de la nature. Et De Bruyne quand même. C’est la vista, la qualité de passes, de frappes. Il voit des choses que les autres ne voient pas.

« Avoir le rôle de l’ombre ne m’a jamais dérangé »

Axel Witsel a joué plusieurs saisons avec Dante au Standard de Liège.
Axel Witsel a joué plusieurs saisons avec Dante au Standard de Liège.
Dylan Meiffret

Avez-vous le sentiment d’avoir un profil adoré par les entraîneurs mais sous-côté par ailleurs ?

J’ai toujours eu un rôle un peu dans l’ombre, que ce soit en club ou en équipe nationale. À partir du moment où tu joues avec des De Bruyne ou des Hazard, tu as ton petit rôle et tu fais ce que tu dois faire. Je n’ai pas cette personnalité ou cet ego pour me dire qu’il faut absolument qu’on me regarde. Je ne sais pas si je suis sous-côté mais si c’est le cas, ça ne m’a jamais dérangé.

D’où vient votre passion pour l’immobilier ?

J’ai acheté mon premier appartement quand j’avais 18 ans. Je voulais partir de chez mes parents, je ne leur en avais pas parlé. J’avais tout organisé, tout fait tout seul. Je suis arrivé à la maison, j’ai tout déposé sur la table. J’ai dit à mes parents dans deux semaines, je pars. C’était chaud, ma mère était en pleurs. Mon père ne m’a plus adressé la parole pendant 3-4 mois. Il ne venait plus voir mes matchs. C’était peut-être tôt 18 ans, mais c’est ce que j’avais à l’esprit. Quand je suis parti du Standard, je l’ai mis à louer. C’est parti comme ça.

Vous avez trouvé une maison ici ? Vos coéquipiers vous demandent des conseils ?

Oui, assez vite ! Youssouf m’a demandé deux-trois petits trucs pour la Belgique (rires).

Comment est Witsel, l’entrepreneur ?

Réfléchi, calme, posé. Je ne prends pas de décision à chaud. J’ai eu la chance d’être bien entouré. Je sais aussi taper du poing sur la table, quand il faut.

Et le père de famille ? (Il a trois enfants)

Pareil. Je suis à l’inverse de mon papa, plutôt à l’ancienne, plus sévère, qui criait beaucoup. Je me souviens de retours de match, où j’étais en pleurs sur l’heure et demie de route qu’on avait à faire. C’est ma mère qui me consolait quand je rentrais à la maison. Moi, je ne suis pas dans ce délire-là. Je suis dans la communication. Mais j’ai quand même mes limites.

Il paraît qu’on vous surnomme « Chaloupe ».

Oui (rires). C’était Siramana Dembélé, avec qui j’ai joué au Standard de Liège, qui un jour m’a appelé comme ça par rapport à ma manière de marcher et de courir sur le terrain. La chaloupe, c’est une barque en bois qui avance tout doucement, tranquillement sur l’eau. C’était un peu ma manière d’être dans la vie et sur le terrain. C’est resté, surtout chez mes proches.

Votre père est dans la politique. Avez-vous baigné là-dedans ?

Non, parce que c’est son deuxième mandat. Il est député-sénateur au Parti Socialiste. Avant, il était maçon, et en même temps, il jouait au foot en amateur et en première division au futsal. Puis, il est passé prof de maçonnerie parce qu’il ne voulait pas terminer ses vieux jours avec un dos pété. Et c’est seulement après qu’il est passé dans la politique parce qu’on est venu le chercher. C’est bien pour lui mais ce n’est pas du tout un monde qui m’attire.