28 juillet 2022, 9h45. Une réunion hautement confidentielle se tient dans les locaux de la police fédérale à Bruxelles. Autour de la table : trois membres de la Sûreté de l'État (VSSE), la juge d'instruction Aurélie Dejaiffe, son greffier et plusieurs policiers fédéraux, membres de l'Office central pour la répression de la corruption (OCRC) et de la Federal Computer Crime Unit (FCCU).

Quelques jours plus tôt, le 12 juillet, une enquête a été ouverte par le parquet fédéral suite à des informations de la VSSE concernant des faits présumés de corruption de parlementaires européens au profit du Qatar et du Maroc. Affublé du nom de code "Mezzo", ce dossier s'avère ultrasensible. Seul un groupe restreint de magistrats et de policiers en a connaissance.

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Et pour cause : l'ombre des services secrets du royaume chérifien – la Direction générale des études et de la documentation (DGED) − plane sur cette enquête. Or, les services de renseignements marocains disposent d'environ 6 000 agents, dont certains ont "des positions d'information au sein de la police belge", assure la Sûreté.

Mohamed Belharache, un officier de la DGED, et Abderrahim Atmoun, un diplomate, se trouvent notamment dans le viseur des autorités belges. Ces dernières les soupçonnent d'alimenter un réseau de corruption et d'ingérence à l'intérieur même du Parlement européen. Le Qatar et le Maroc cherchent alors à améliorer leur image et obtenir des voix favorables sur certaines questions sensibles, comme les droits humains pour le premier ou le Sahara occidental pour le second. En clair : les deux États ont tout intérêt à ce que cette méga-instruction capote.

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Les services marocains ont les moyens nécessaires pour chercher la moindre information qui puisse leur être utile. Ils procéderont en essayant tout d'abord d'identifier les enquêteurs et tenteront de pénétrer dans leurs systèmes téléphoniques ou informatiques.

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Des espions et des broyeuses

Alors la VSSE met en garde les policiers présents. "Les services marocains ont les moyens nécessaires pour chercher la moindre information qui puisse leur être utile, peut-on lire dans le procès-verbal de la réunion que La Libre a pu se procurer. Ils procéderont en essayant tout d'abord d'identifier les enquêteurs et tenteront de pénétrer dans leurs systèmes téléphoniques ou informatiques."

En ligne de mire des services de renseignements belges, le logiciel espion Pegasus, développé et commercialisé par l'entreprise israélienne NSO Group. En 2021, un consortium de dix-sept médias internationaux avait révélé que des gouvernements − comme le Maroc notamment − utilisaient ce logiciel pour épier des journalistes d'investigation, des défenseurs des droits humains et même des personnalités politiques de premier plan.

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"Il est donc dans l'intérêt de la protection des informations de préférer un système informatique sécurisé et distinct du reste du réseau habituellement utilisé", souligne encore la Sûreté. Elle conseille l'utilisation d'une messagerie cryptée et d'un second téléphone dédié à cette enquête, l'emploi généralisé de noms de code pour les suspects ou encore la destruction des documents imprimés liés à l'opération Mezzo dans une broyeuse.

Même l'usage d'une simple clé USB semble à risque : "Attention au fait que certaines clés contiennent des micros et du matériel d'enregistrement", précise un agent de la VSSE à l'assemblée. Autrement dit, tout le monde doit rester sur ses gardes. Les espions sont partout.

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Des recommandations restées sans suite ?

Le danger ne tarde d'ailleurs pas à se manifester. Dès l'automne 2022, une analyse révèle l'infection du téléphone de deux enquêteurs, de la juge d'instruction Aurélie Dejaiffe et de son greffier. Selon un rapport confidentiel dressé par l'OCRC que La Libre a pu consulter, aucun procès-verbal n'a toutefois été rédigé à la suite de cette découverte. Malgré la gravité des faits, la police fédérale estime qu'il n'existe pas "d'indices suffisants" d'infraction pour dresser un PV.

Le FCCU réalise un second test de sécurité sur les smartphones potentiellement touchés. Fin 2023, en réponse à une question parlementaire, le ministre de la Justice de l'époque, Vincent Van Quickenborne (Open VLD), annonce que les résultats "initiaux se sont finalement révélés être de faux positifs". Or, selon plusieurs sources proches du dossier, le deuxième test approfondi évoqué par le ministre demeure "parfaitement insuffisant" car des informations, échangées électroniquement par des enquêteurs, "semblent avoir été portées à la connaissance de certains suspects".

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Une vérification régulière des téléphones portables aurait certes permis de dissiper ces doutes. Mais, toujours selon le rapport interne, ce contrôle périodique ne sera jamais exécuté. Une information confirmée par plusieurs sources de premier plan.

Mais que conteste la police fédérale : "Contrairement à ce qui est avancé, ces contrôles ne se sont pas interrompus : des analyses d'appareils sont encore réalisées chaque année à la demande d'enquêteurs, avec les mêmes conclusions. Les éléments disponibles ne permettent dès lors pas de confirmer l'existence d'une quelconque infection."

Messagerie cryptée

La vérification des "logging control" (un procédé permettant de vérifier qui a consulté les bases de données de la police) pose également question. Les membres de l'équipe Mezzo réclament que ces tests soient réalisés une fois par mois. Ils ne recevront des résultats qu'à une seule reprise entre juillet 2022 et fin janvier 2025, selon le même rapport. "Conformément aux règles relatives à la protection des données, le service ne peut légalement procéder à une surveillance systématique, rétorque la police fédérale. Dans le cas d'espèce, chaque demande adressée au service a donné lieu aux vérifications requises, conformément aux procédures applicables."

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Dans sa présentation de l'été 2022, la VSSE recommandait également l'usage de l'application privée Threema, une messagerie chiffrée suisse coûtant la modique somme de 5 euros par utilisateur. Selon une source proche du dossier, la police fédérale aurait rechigné à acheter l'application pour des "raisons budgétaires." À la place, un système de mise en réseau des téléphones des enquêteurs a été mis en place en interne. Un dispositif restreint et sécurisé qui se serait toutefois avéré peu fonctionnel. Quant aux demandes de port d'arme en dehors des heures de service, elles ont été, elles aussi, refusées. Un manque d'entrain susceptible de mettre en danger le dossier et… les enquêteurs ?

Amphétamines, appels étranges et intimidations

Car ces failles sécuritaires se conjuguent avec une série d'événements troublants. Le 18 janvier 2024, après un team building, trois membres de l'OCRC, visiblement en état d'ivresse, sont interpellés par la police locale de Bruxelles. Après une nuit en cellule de dégrisement, l'un d'eux, un inspecteur principal, est mal en point. Il est transféré à l'hôpital. Ce policier de carrière est alors victime d'une hémorragie interne et doit être opéré en urgence.

Une analyse sanguine, réalisée peu de temps après les faits, fait état d'un fort taux d'amphétamines, plus élevé qu'une consommation récréative normale. Comme l'avait révélé Le Soir, il dépose alors plainte pour "tentative d'assassinat" et une information judiciaire est ouverte par le parquet de Bruxelles. Avant d'être classée sans suite, en août 2024, à la suite de nouveaux examens toxicologiques, réalisés par l'Institut National de Criminalistique et de Criminologie (INCC), qui "n'ont mis en évidence aucune trace d'amphétamines ou d'autres drogues dans les échantillons prélevés sur les trois victimes".

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Dès mai 2024, les enquêteurs commencent à recevoir d'étranges appels WhatsApp en provenance des Émirats arabes unis, du Bahreïn, d'Ouzbékistan ou encore de Mauritanie.

Autre fait marquant. Dès mai 2024, les enquêteurs commencent à recevoir d'étranges appels WhatsApp en provenance des Émirats arabes unis, du Bahreïn, d'Ouzbékistan ou encore de Mauritanie. Tandis qu'en novembre de la même année, un officier de police marocain intimide une policière belge en mission dans le pays. Un rapport confidentiel a été rédigé à la suite de cet événement, a appris La Libre. À ces incidents répétés, il faut encore rajouter une vaste campagne de désinformation, menée sur les réseaux sociaux et sur des sites d'information bidon, visant à discréditer l'enquête et les acteurs du dossier.

En octobre 2023, comme l'avait dévoilé Le Soir, le juge d'instruction Michel Claise (en charge du dossier jusqu'en juin 2023) dépose plainte contre X pour "diffamation", "faux en informatique" et "organisation de malfaiteurs". L'ancien magistrat déclare notamment avoir subi deux tentatives d'effraction à son domicile.

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En juin 2023, le juge d'instruction Michel Claise se déporte de l'affaire du Qatargate.

Un "sacrifice"

Le danger qui plane sur l'équipe Mezzo ne tarde pas à remonter aux oreilles du ministère public. Dans un courriel daté du 24 octobre 2024, consulté par La Libre, le magistrat fédéral Laurent Pierard partage ces "craintes" quant aux risques "d'ingérence extérieure et sécuritaire".

Ce dernier plaide pour une évaluation de la menace et la mise en œuvre de mesures de protection appropriées. "Il s'agit d'une attention minimale que toute personne engagée dans ce dossier peut légitimement attendre eu égard au degré d'implication et de sacrifice qu'elle concède depuis deux ans et demi", écrit-il dans sa missive.

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La hiérarchie n'a manifestement pas pris au sérieux, ni l'infection des téléphones des enquêteurs par le logiciel Pegasus, ni la demande de port d'arme qu'ils ont faite en raison de la menace physique qui pèse sur eux depuis leur participation à cette enquête.

La Direction centrale de la lutte contre la criminalité grave et organisée (DJSOC, organe qui chapeaute l'OCRC) a introduit deux demandes d'analyse de la menace auprès des services compétents dans le cadre de ce dossier. La Libre n'a cependant pas pu établir les résultats et les suites de ces évaluations.

Las, le patron ad interim de l'anticorruption de l'époque, Hugues Tasiaux, se tourne vers le Comité P en décembre 2024. Dans son signalement, il dénonce "le manque total de soutien" et "l'inertie" de ses supérieurs : "La hiérarchie n'a manifestement pas pris au sérieux, ni l'infection des téléphones des enquêteurs par le logiciel Pegasus, ni la demande de port d'arme qu'ils ont faite en raison de la menace physique qui pèse sur eux depuis leur participation à cette enquête."

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La "police des polices" ne suivra cependant pas ses arguments. Dans un courrier daté du 11 février 2025, le Comité P indique que rien ne permet de conclure à "l'implication éventuelle de la hiérarchie policière de ne pas accorder certains moyens aux enquêteurs de l'OCRC en vue d'assurer leur sécurité ou la confidentialité de l'enquête." Circulez, y a rien à voir ?

Sollicitée, la police fédérale se déclare "pleinement consciente de la gravité des menaces auxquelles certains de ses collaborateurs peuvent être exposés dans le cadre de dossiers sensibles ou fortement médiatisés. La sécurité de ses membres constitue une préoccupation constante, qui se traduit par une série de mesures concrètes."


La plainte de l'ex-patron de l'Office anticorruption pour "atteinte à l'intégrité" jugée "non recevable" par le Comité P

Le 20 décembre 2024, le chef ad interim de l'Office anticorruption (OCRC), Hugues Tasiaux, dépose un double signalement pour "atteinte à l'intégrité" auprès du Comité permanent de contrôle des services de police (Comité P). Le premier grief concerne "la sécurité des enquêteurs" du Qatargate (lire par ailleurs). Le deuxième se rapporte à une note de service rédigée par son supérieur hiérarchique, Patrick Ludinant, à la tête de la DJSOC (un organe de la police fédérale dont dépend l'OCRC).

Un rapprochement diplomatique

Fin 2023, une investigation de la RTBF révèle les relations troubles de plusieurs mandataires politiques belges avec le Maroc. Des agents de l'OCRC rédigent alors un PV circonstancié, long de 84 pages. Quelques mois plus tard, en avril 2024, la justice belge décide ne pas poursuivre les suspects marocains du Qatargate, révèle Le Soir. Le tout sur fond de rapprochement entre Bruxelles et Rabat.

En septembre 2024, Patrick Ludinant envoie cette fameuse note de service. Celle-ci ordonne que tout PV soit désormais envoyé à la DJSOC qui se chargera elle-même de transférer ledit PV aux autorités concernées.

Comme l'avaient relaté De Standaard et Het Nieuwsblad, cette note est perçue en interne comme une consigne "inapplicable" visant à cadenasser les policiers travaillant sur ces enquêtes explosives aux ramifications politico-financières.

Dans sa plainte, Hugues Tasiaux estime que cette directive s'avère en tout point contraire à l'article 29 du Code d'instruction criminelle qui impose à "tout fonctionnaire témoin, dans l'exercice de ses fonctions, d'un crime ou d'un délit, d'en informer sur-le-champ le procureur du Roi." Le numéro un de l'OCRC dénonce alors cette note au Comité P.

Qui, dans un courrier du 11 février 2025, bat en brèche les arguments du patron de l'Office anticorruption. "Le Comité permanent P constate que cette [note de service] n'est pas en tant que telle une menace au bon fonctionnement du système d'administration de la justice pénale." Et de poursuivre : "Son champ d'application restreint aux PV initiaux incidents n'est pas de nature à constituer une menace pour l'intérêt général."

Des perquisitions

Entre-temps, le 6 février 2025, des enquêteurs de l'AIG (l'Inspection Générale Police) ont perquisitionné le bureau et le domicile d'Hugues Tasiaux. Interpellé dans son village puis auditionné, le premier commissaire avait été relâché par le juge d'instruction Olivier Anciaux.

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En cause : une plainte pour "violation du secret professionnel", déposée contre X par l'ancienne eurodéputée socialiste Marie Arena, actuellement inculpée pour participation à une "organisation criminelle" dans le cadre du dossier Qatargate, et son fils Ugo Lemaire, inculpé pour trafic de cannabis international.

Des éléments de ces deux dossiers avaient largement fuité dans la presse. En septembre dernier, La Libre avait révélé que le policier avait été finalement inculpé pour "violation du secret professionnel." L'enquête poursuit son cours.

Rappelons qu'au printemps 2025, Hugues Tasiaux a été remplacé par le commissaire Jurgen Van den Eynde à la tête de l'OCRC.

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