L’Asie en mouvement - Soldats américains «en détente» à Pattaya: les démons de la prostitution militaire
La Thaïlande accueille depuis mercredi 2 septembre plus de 5 000 marines américains. 5 jours de permission avant de rentrer chez eux le 6 septembre. Leur porte-avions Abraham Lincoln a accosté dans le port de Pattaya après un record de 286 jours en mer au Moyen-Orient, mobilisé pour le conflit face à l'Iran. Un symbole fort - et de triste mémoire - qui résonne dans toute l'Asie.
L'arrivée de ces milliers de marins américains a provoqué une vraie inquiétude dans ce port touristique thaïlandais : l'inquiétude du tourisme sexuel. Pattaya, c'est une station balnéaire qui a très mauvaise réputation, avec sa rue des bars et des boîtes de nuit, qui s'appelle Walking Street, symbole pas seulement d'une vie nocturne débordante mais surtout d'une des principales destinations du tourisme sexuel de masse. Derrière tout cela, un passé sombre auquel les soldats américains sont liés : c'est à Pattaya qu'ils avaient l'habitude de se rendre en permission pendant la guerre du Vietnam.
D'abord, il faut savoir que la Thaïlande a interdit la prostitution depuis une loi de 1960. Une autre loi de 1966 punit le proxénétisme, le racolage et le trouble à l'ordre public. Mais dans les faits, c'est différent. Car la prostitution est tolérée, elle est même en partie contrôlée et elle très visible. Les revenus générés sont massifs : plus de 6 milliards de dollars par an, ce qui représente environ 1,5 % du PIB de la Thaïlande.
Guerre du Vietnam
La prostitution dans le pays, qui est vielle de plusieurs siècles, a été favorisée par l'armée impériale du Japon pendant la Seconde Guerre mondiale, puis par l'armée américaine. Exemple criant avec Pattaya qui n'était qu'un petit village de pêcheurs jusque dans les années 1960. Ce sont les GI's de la base aérienne toute proche d'U-Tapao et leur envie de se détendre des combats au Vietnam qui ont motivé la construction de bungalows, de petits restaurants d'abord sur une plage sauvage. Là, une zone dite de « repos et de détente » a été créée, faisant appel à la prostitution.
Au moment du départ des derniers soldats états-uniens en 1976, le secteur privé thaïlandais a pris le relais, et le tourisme sexuel a pris la suite de la prostitution militaire. Soit la matrice de ce qui allait faire de Pattaya la « capitale du vice » en Thaïlande, avec Bangkok.
« Zones spéciales de divertissement »
Cette histoire sombre résonne dans toute l'Asie. La prostitution militaire américaine a été construite de façon systématique. Ces « zones de repos et de détente », appelées aussi « zones spéciales de divertissement », ont été généralisées depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale avec l'implantation des bases américaines en Asie. Outre la Thaïlande, cela concerne principalement le Japon, où stationnent 56 000 soldats américains, la Corée du Sud, qui compte 28 500 GI's, et les Philippines, où le contingent états-unien s'élève à 10 000 hommes.
Dans ces trois pays, des villes portent ce fardeau, ces blessures de femmes utilisées pour les besoin de l'armée américaines, les affaires de viol et de meurtre. C'est le cas à Okinawa, où la prostitution a été légalement autorisée et où les crimes sexuels ont provoqué un rejet puissant de la présence des forces américaines. C'est le cas aussi à Angeles City dans l'archipel philippin, où l'industrie du sexe au service des GI's a utilisé des dizaines de milliers de femmes. Sans oublier ces villes aux nord de Séoul, où celles qui étaient tristement appelées « Princesses pour Yankees » ou « femmes de réconfort » étaient réduites à la prostitution et à l'esclavage sexuel pour les Américains, avec l'aide du gouvernement sud-coréen.