Stéphane Matheu : "Au poker, tu peux mieux jouer que l'autre et perdre quand même" - Sport.fr
Ancien joueur et entraîneur de tennis, Stéphane Matheu accompagne depuis de longues années les joueurs du Team Winamax. Pour lui, la principale difficulté du poker de haut niveau n’est pas seulement technique : elle consiste à accepter qu’une excellente décision puisse malgré tout conduire à la défaite. Une particularité qui fait du mental un élément déterminant de la performance.
Dans la plupart des sports, la logique paraît relativement simple : sur la durée, le meilleur finit généralement par gagner. Au poker, cette relation entre performance et résultat est beaucoup plus difficile à établir. Une particularité que Stéphane Matheu connaît particulièrement bien. Ancien joueur de tennis devenu entraîneur puis manager dans le poker, le Français a pu observer les exigences mentales propres aux deux univers. Et selon lui, c’est précisément la capacité à décorréler la qualité de sa performance du résultat immédiat qui peut faire la différence au plus haut niveau.
« Les joueurs à très haut niveau ne jouent finalement pas pour l’argent, ils jouent pour prendre de meilleures décisions que l’autre. Leur but, c’est : est-ce que j’ai pris la bonne décision ? Est-ce que j’ai pris une meilleure décision que l’autre ? », nous explique-t-il à l’occasion du Winamax Poker Open d’Aix-les-Bains.
Problème : prendre la meilleure décision ne garantit absolument pas de remporter la main. « Souvent, ils perdent en ayant pris une meilleure décision, mais ils perdent à cause de la fameuse variance. »
« Tu dois considérer que tu as gagné, même si à la fin tu as perdu »
C’est ici que commence une bataille psychologique parfois difficile à appréhender pour quelqu’un d’extérieur au poker. Matheu estime qu’un joueur doit apprendre à juger sa performance sur ce qu’il pouvait réellement contrôler, plutôt que sur le résultat final. « Tant que tu sais que tu as pris la meilleure décision possible, et idéalement une meilleure décision que l’autre, tu dois considérer que tu as gagné, même si à la fin tu as perdu. C’est ça qui est compliqué. »
Une philosophie qui demande un véritable travail mental. Car Matheu a vu des joueurs parfaitement armés sur le plan technique ne jamais parvenir à exploiter pleinement leur potentiel. « Il y a énormément de joueurs qui sont extrêmement compétents au poker, en termes de théorie, de compréhension technique et tout ça, et qui n’y arrivent pas pour des problèmes, pour moi, majoritairement de l’ordre mental. »
L’une des principales qualités à développer est alors l’acceptation. Accepter de ne pas tout contrôler. Accepter de perdre malgré une bonne décision. Et surtout être capable de reproduire cette bonne décision la fois suivante sans être influencé par la frustration du résultat précédent.
Le poker, un cas presque unique
Pour illustrer cette difficulté, Stéphane Matheu s’appuie sur son expérience dans le tennis. Au cours de sa carrière, il estime avoir disputé environ un millier de matchs. Et les rencontres lors desquelles le meilleur joueur n’a finalement pas gagné se comptent, selon lui, sur les doigts d’une main. « Des matchs que j’ai gagnés alors que j’aurais dû perdre, ou que j’ai perdus alors que j’aurais dû gagner, il y en a peut-être eu quatre ou cinq. […] En gros, c’est moins de 1 % du temps. »
Au poker, le phénomène est au contraire omniprésent. « C’est un des seuls jeux que je connais où tu peux mieux jouer que l’autre et perdre quand même. Et ça, quand tu l’as dans ton esprit, c’est ultra frustrant. »
D’autant que la mauvaise période peut se prolonger. Une série de résultats négatifs ne signifie pas nécessairement que le joueur est devenu moins performant. « Il faut être prêt à se dire : ‘OK, je vais jouer le mieux que je peux et je vais quand même perdre, même quand j’ai mieux joué que l’autre’. Et c’est vrai que ça, sur le long terme… Des fois, dans le poker, ça dure pendant des mois et il faut le digérer. Et puis, en plus, à chaque fois que tu perds, tu perds de l’argent. »
C’est peut-être là que se situe l’une des différences fondamentales entre le poker et de nombreuses autres disciplines compétitives. Bien jouer augmente les chances de gagner sur le long terme, sans promettre de récompense immédiate.
Pour Stéphane Matheu, le défi mental consiste donc à accepter cette incertitude sans remettre constamment en cause son jeu. Une idée simple en apparence, mais beaucoup plus difficile à appliquer lorsque plusieurs mois de défaites et des sommes importantes sont en jeu : au poker, gagner ne signifie pas toujours avoir bien joué, et perdre ne signifie pas nécessairement avoir mal joué.