L'affaire a éclaté, ce lundi, après un post bien venimeux écrit sur X par un compte anonyme. Son nom : "Balance ton Claude". Son nombre d'abonnés à l'époque : moins de 100… Son accusation : C'était ça ou mourir, le roman de l'auteur canadien d'origine haïtienne Thélyson Orélien "est rédigé presque intégralement par une intelligence artificielle".

Le mardi matin, le post fait tache d'huile sur les réseaux sociaux. Normal. Ce premier roman – dans lequel l'auteur canado-haïtien raconte la fuite d'un réfugié pris dans l'enfer des gangs de Port-au-Prince – est le vrai phénomène de la rentrée littéraire. Le livre figure dans plusieurs premières sélections de prestigieux prix (Goncourt, Renaudot, Femina, Médicis, Décembre) et Thélyson Orélien a remporté, lundi, le prix du roman Fnac 2026. Bref, un carton.

À La Libre, on s'est "fait happer par la plume charnelle" de l'auteur. "Le rythme pulse, les dialogues font mouche, les pages sont ornées d'humour, d'esprit et de proverbes en créole haïtien", écrivait-on dans notre supplément culturel Arts Libre du 02/09. Parmi d'autres commentaires laudatifs. Nous ne sommes pas les seuls à l'avoir adoubé. Et si ce texte avait été écrit par une IA ? Pangram et les autres détecteurs d'IA sont-ils fiables ? Tentatives de réponse, sans présumer de la "culpabilité" du primo-romancier de 38 ans.

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"Pangram est très précis"

Pour "étayer" ses accusations, le compte X "Balance ton Claude" a isolé des passages du roman d'Orélien pour les passer dans le détecteur d'IA new-yorkais Pangram. "De loin le détecteur d'IA le plus fiable : son taux de faux positifs est de 0,0041 %", précise le post. Un chiffre avancé par la firme américaine elle-même qui a d'ailleurs bénéficié d'un joli coup de pub cette semaine… Des recherches indépendantes auraient corroboré grosso modo ces résultats, affirme Sébastien Bailly, prix Première 2024 avec son roman Parfois l'homme qui tient un blog consacré à l'IA. "Des études existent, notamment un papier dans la revue Nature du 25 août, qui a démontré que les outils repèrent les textes générés par IA, maintenant, avec une fiabilité inégalée, depuis Pangram 4.0. Alors qu'auparavant, il y avait bien plus de faux positifs. On n'est plus dans la situation dans laquelle on était avant l'été. Les choses évoluent. Dans les versions précédentes, quand on lui soumettait des vieux textes, Pangram et les autres se plantaient. Aujourd'hui, l'université de Chicago vérifie tous les devoirs avec ça ", argumente-t-il.

À la VUB, aussi, Pangram et d'autres détecteurs d'IA (GPTZero, Copyleaks) ont été testés pour débusquer les mémoires écrits par les étudiants avec l'aide de l'intelligence artificielle. "On a comparé les textes dont on était sûrs qu'ils avaient été rédigés par l'IA, avec des vrais travaux humains. Notre étude montre que Pangram est très précis pour détecter les copier-coller de l'IA. Il y a très peu de chances d'avoir des faux positifs. Pangram n'a jamais présenté comme relevant de l'IA, un texte écrit par un humain. Spécialement un long texte", conclut Filip Van Droogenbroeck, professeur d'analyse des données (VUB). "Je pense qu'il y a beaucoup de malentendus sur ce sujet. L'IA peut faire des choses incroyables. Pourquoi ne pourrait-elle pas détecter de l'IA ?"

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Manque de transparence ?

Le modèle de Pangram est basé sur le "deep learning". "L'apprentissage automatique de base", précise Benoit Raphael, entrepreneur et journaliste spécialisé dans l'industrie des médias numériques et l'intelligence artificielle, qui nous avait aidés, via un prompt, à rédiger un roman entièrement grâce à Claude en janvier dernier.

Globalement, Pangram s'est entraîné sur des millions de textes rédigés par des humains. La start-up de Max Spero a ensuite créé des miroirs de ces textes rédigés par l'IA. Pour pouvoir déterminer les paramètres qui distinguent un texte humain, d'un texte écrit par une IA générative. "À l'œil nu, je trouve que le style d'Orélien ressemble au style de Claude. Un certain nombre de tics reviennent très régulièrement", avance Benoit Raphael. Selon lui, par exemple, les constructions antithétiques sont nombreuses. Il cite : "Pas la mort, mais la vie [...] Pas pour devenir riche ni pour vivre mieux. Juste pour vivre." Tout comme les "tricolons" argumentatifs, soit la répétition de trois prépositions : "C'est ce jour-là que j'ai décidé de partir, comme on arrache une dent, comme on se coupe un bras, comme on dit adieu à sa langue maternelle."

"Peut-être que c'est sa façon d'écrire, et qu'il vient d'une culture différente, qu'il se situe dans l'angle mort de ces modèles. Ça se discute", nuance le spécialiste. En d'autres termes, le corpus de textes haïtiens ne serait peut-être pas suffisamment étendu pour nourrir le modèle ? "Il faudrait qu'on en sache un peu plus sur ces corpus."

Comme beaucoup, mardi, Benoit Raphael a réalisé des tests dans Pangram. "Je suis allé chercher deux romans d'écrivains haïtiens datant de 1944 et 1955. Un de Jacques Roumain (Gouverneurs de la rosée) et de Jacques Stephen Alexis (Compère Général Soleil). J'ai pris deux chapitres comme pour celui de Thélyson Orélien. Et là, le résultat est 100 % humains. Ce n'est qu'un petit échantillon, mais Pangram, là, ne s'est pas trompé sur des vieux textes." Benoit Raphael a glissé cinq textes de Thélyson Orélien publiés avant 2023 et l'arrivée de Chat GPT dans Pangram. Résultat : "ils sont 100 % humains". Le spécialiste IA a réalisé la même "expérience" avec des textes écrits à partir de 2023. "Ils sont marqués par l'IA", affirme-t-il en critiquant "la chasse à l'homme un peu énervante", dont a fait l'objet l'auteur canadien. À ce propos, le président de l'Académie Goncourt, Philippe Claudel, a appelé mercredi auprès de l'AFP, à "la prudence" avant de "jeter en pâture" l'écrivain.

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Charge de la preuve inversée

Le magazine Télérama a, également, rappelé que "le MIT déconseillait le recours aux détecteurs pointant le risque d'une 'atmosphère de défiance' entre professeurs et étudiants'". L'affaire Thélyson Orélien, pourrait, au contraire, ouvrir la voie à une nouvelle ère. Les futurs livres publiés risquent d'être constamment soumis à ces détecteurs. Les auteurs incriminés vont, dès lors, devoir prouver "l'humanité" de leur manuscrit. Xavier Degraux, consultant en numérique et maître de conférences à l'ULiège : "Moi ce qui m'embête c'est la viralisation de l'accusation. La charge de la preuve est quand même inversée. Apporter la preuve, au contraire, va demander du temps. La maison d'édition et l'auteur vont devoir se lancer dans une opération transparence."

Mardi soir, Thélyson Orélien, qui a réagi dans un communiqué (voir ci-contre) était présent à la Maison de la Poésie à Paris pour présenter son livre. Sébastien Bailly y était. "Il n'en a pas parlé du tout. Il n'a pas profité de la scène du public qui lui était acquis, pour raconter comment il avait écrit. Il a fait comme si la question n'existait pas. La seule chose que Thélyson Orélien peut faire, maintenant, c'est de sortir ses dossiers. Ses échanges avec ses éditeurs, ses fichiers initiaux, le manuscrit original envoyé à son éditeur québécois (Éditions du Boréal, NdlR). Sur mes romans, j'ai des traces, peut-être pas tous mes fichiers, mais j'en ai. Et dans le futur, ce sera encore plus le cas."


L'auteur et ses éditeurs se défendent

Les éditions Grasset - qui avaient acheté le roman à son éditeur québécois (Boréal) - ont réagi à la polémique dans un communiqué. "Les éditions Grasset s'élèvent fermement contre tout propos malveillant affirmant de façon péremptoire que le livre aurait été nourri ou écrit par une IA, qui blessent affreusement l'écrivain au parcours exceptionnel."

L'auteur de C'était ça ou mourir, s'est également exprimé, par écrit. Il explique avoir initié son roman à l'automne 2017 et finalisé le premier jet en 2019. "Je viens d'une tradition littéraire haïtienne et caribéenne où la poésie, les images, les répétitions et le rythme portent une parole vivante. C'est dans cet héritage que ma voix s'est construite. On peut discuter de mon style, mais faire de ses procédés des preuves d'intelligence artificielle n'a rien à voir avec la critique littéraire. Je me demande si l'on ne soupçonnerait pas aussi Césaire ou Jacques Stephen Alexis, dont je tente modestement d'apprendre la liberté de langue."

Au Canada, les éditions du Boréal, ont également avancé ces arguments en prenant la défense de leur auteur, "le plus grand succès depuis sa création, en 1963", dixit Radio Canada. "Thélyson Orélien, s'il vient tout juste d'être révélé au grand public, poursuit une carrière d'écrivain depuis maintenant 20 ans, soit bien avant l'avènement de l'IA générative. Il a achevé le premier jet de son roman il y a plusieurs années, et le texte a ensuite mûri au fil de nombreux allers-retours avec son éditrice, dont témoignent les versions successives du manuscrit jusqu'à sa forme finale", s'est défendu l'éditeur à l'agence La Presse canadienne.

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