En 1882, à Gênes, Nietzsche reçoit la machine à écrire qu’il a commandée. Modèle danois : Malling Hansen, 3,5 kilos. Imaginez un bébé pangolin hérissé d’épingles à bouton de nacre. Pendant deux mois, Nietzsche expérimente le jouet, s’enthousiasme mollement. Puis revient à la plume.

Entre-temps, il aura envoyé l’engin chez le réparateur. Comme nous, nos appareils numériques. Seule différence : la technique, c’est quand on sait pourquoi cela ne marche pas, la technologie, c’est quand on ne sait pas. Ainsi tapa Zarathoustra. À la machine, il écrit quelques poèmes dans le genre flash. Certains sont repris en ouverture du Gai Savoir sous le titre Plaisanteries, ruse et vengeance.

On pense aux fusées d’Apollinaire, aux pointes de Cendrars, de Tzara. Tout cela viendra plus tard, dans les électrocutions formelles du XXᵉ siècle. Nietzsche les annonce. Il ouvre le bal de l’art et des machines. Les sécessionnistes, les futuristes, les surréalistes (Breton, toujours en retard) s’amuseront avec les nouvelles techniques.

Les appareils ouvrent de nouvelles routes de création

Hemingway blanchit son style à la Royal Quiet Deluxe. David Hockney peint avec une tablette. Sauf que Nietzsche entrevoit un problème. Dans une lettre de 1882 à son ami Peter Gast, il écrit : « Vous avez raison, nos instruments d’écriture participent à l’élaboration de nos pensées ». Nietzsche révèle un gouffre : on croit saisir un outil, on est dirigé. On pense maîtriser l’innovation, on entre dans un nouvel ordre. On use d’un instrument, on se courbe devant un dieu. Si la machine de Nietzsche participe à « l’élaboration de la pensée », que dire de nos IA ? C’est la différence entre un canif et un dispositif. Le premier prolonge le geste. Le second guide l’Être. Avec Internet, on ne plante pas un clou. Mais on se laisse persuader de taper celui-ci plutôt que celui-là.

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France Culture

38 min

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