Suisse : une opération humanitaire a exfiltré des SS au Brésil
Une nouvelle étude révèle comment l'un des plus grands projets d'aide humanitaire de la Suisse a permis à d'anciens membres de la Waffen-SS de fuir au Brésil après la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Le voyage vers le Brésil fut long, coûteux et pénible. Pourtant, pour quelque 2500 Souabes du Danube, il offrait l’espoir d’un nouveau départ. Cette minorité allemande vivait en ex-Yougoslavie depuis des générations. Après la Seconde Guerre mondiale, cependant, elle fut victime de répression, d’expropriation et d’expulsion, car une partie de la communauté avait collaboré avec le régime nazi.
Parmi ceux qui ont décidé de quitter l'Europe pour le Brésil figuraient au moins 16 anciens membres de la Waffen-SS, la force de combat du NSDAP, dont les unités ont été impliquées dans de nombreux crimes de guerre et crimes contre l'humanité.
Ces hommes ne sont pas venus au Brésil de leur propre gré. Ils sont arrivés de Suisse dans le cadre d'une initiative humanitaire au titre de laquelle l'Eglise catholique, des organisations non gouvernementales et le gouvernement suisse ont conjointement financé la création d'une nouvelle colonie dans l'Etat du Paraná, au sud du Brésil.
"On savait pertinemment que les criminels de guerre nazis quittaient l’Europe et il était évident que certains des hommes étaient des nazis et des membres de la SS. Pourtant, personne n’a posé de questions", explique Peter Hug, historien spécialisé dans les relations entre la Suisse et le régime nazi. En mai 2026, son ouvrage "L’aide humanitaire de la Suisse aux criminels de guerre SS" a été publié, révélant cette histoire.
Une initiative multipartite
L'opération qui a permis à d'anciens membres de la Waffen-SS de s'installer au Brésil a pris forme dans les années qui ont suivi la fin de la guerre. Elle est née d'une collaboration entre des représentants de l'Eglise catholique en Autriche et du Vatican, et un groupe de Souabes du Danube qui entretenaient des liens avec l'ancien Etat oustachi croate, un Etat fantoche fasciste qui a existé de 1941 à 1945.
"L’idée est venue de prêtres croates proches des Allemands, ainsi que d’Andreas Rohracher", explique Peter Hug. L’archevêque de Salzbourg de l’époque était l’une des figures les plus influentes de l’Eglise catholique autrichienne. Selon Peter Hug, il était étroitement lié à l’austrofascisme, un régime autoritaire, catholique et conservateur qui a dirigé l’Autriche de 1934 à 1938.
"À partir de 1945, l’objectif était de créer des communautés autonomes pour les Souabes du Danube, au sein desquelles l’idée de la supériorité culturelle allemande pourrait être préservée même après la défaite", explique Peter Hug.
Le projet a pris de l'ampleur grâce à l'implication de l'organisation caritative catholique Caritas de Lucerne. Celle-ci disposait d'un atout décisif: elle faisait partie d'un réseau catholique mondial capable de lui ouvrir des portes dans divers pays. "C'était une entreprise colossale qui devait être coordonnée sur deux continents", explique Peter Hug.
Cependant, l’ampleur du projet dépassait les capacités de Caritas. À partir de 1950, le projet fut repris par "Schweizer Europahilfe", l’organisation qui a précédé l’actuelle Swissaid, et qui entretenait à l’époque des liens étroits avec le Conseil fédéral. Cela a également entraîné l’intervention de la diplomatie officielle suisse et d’un financement public: les autorités suisses ont été directement impliquées dans le projet, qui visait à créer une nouvelle colonie à l’intérieur de l’Etat brésilien du Paraná.
Selon Peter Hug, le projet s’est transformé en une initiative qui a permis de concilier les intérêts humanitaires, diplomatiques et économiques de la Suisse. "Le projet a vu le jour au sein de l’Eglise catholique. Cependant, celle-ci s’est heurtée à des difficultés majeures, et c’est finalement le Conseil fédéral, en collaboration avec des ONG qui lui sont proches, qui a pris le relais", explique l'historien.
L'accent a été mis sur la coopérative Agrária, fondée en 1951 pour organiser la nouvelle colonie. Son premier président, Michael Moor, avait auparavant occupé des postes à responsabilité au sein d'organisations économiques de la communauté ethnique allemande en Croatie sous le régime oustachi, un allié des nazis. Il a exercé une influence sur le choix de la zone de colonisation ainsi que sur la composition des premiers groupes envoyés au Brésil.
Un passé qui remet en question la neutralité suisse
Pour Peter Hug, l'affaire d'Entre Ríos va au-delà de la mise au jour des défaillances d'une opération humanitaire spécifique: elle remet en question la manière dont la Suisse a construit et préservé sa propre mémoire de la Seconde Guerre mondiale. Plus de sept décennies plus tard, cette réévaluation commence à gagner les organisations suisses impliquées dans cette campagne.
Swissaid reconnaît que le point de vue de la population locale est resté largement inexploré et explique qu’elle cherche à entrer en contact avec les descendants des communautés concernées à l’époque afin d’en savoir plus sur leurs expériences et leurs points de vue. "Nous sommes actuellement en train de prendre contact avec les descendants des communautés concernées à l’époque", indique l’organisation.
Selon Swissaid, cette réévaluation historique ne devrait pas se limiter aux organisations humanitaires: "Il reste à voir comment cette histoire peut être racontée du point de vue des pays du Sud. Peut-être que le Conseil fédéral s’intéressera également à la réévaluation de cette partie de l’histoire."
Caritas Suisse a désormais également reconnu avoir commis de graves manquements dans le cadre de cette campagne. L’organisation explique qu’aucune vérification individuelle des antécédents des colons sélectionnés n’a été effectuée et exprime ses regrets face à ces agissements: "Nous regrettons profondément que, dans le cadre de ce projet, des fonds destinés à des fins humanitaires aient profité à des personnes qui étaient membres de la Waffen-SS."
Caritas porte à présent un regard critique sur l’impact qu’a eu ce projet sur la population vivant déjà dans la région: "L'approche adoptée et la création d'une colonie au Brésil après la Seconde Guerre mondiale peuvent aujourd'hui servir d'avertissement quant aux conséquences néfastes que peut avoir l'aide", a déclaré l'organisation dans un communiqué.
La coopérative Agrária n'a pas répondu à la demande de déclaration.
Vinicius Pereira (SWI)