Deux réalités de l'Europe coexistent, a admis la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, en ouverture de son discours sur l'état de l'Union, prononcé mercredi matin devant le Parlement européen, à Strasbourg. L'Union européenne (UE) est à la fois "plus forte que jamais" et semble "plus précaire que jamais", observe l'Allemande.

Évoquant "la vitesse phénoménale" des changements et "les enjeux immenses", Ursula von der Leyen a construit son discours de 75 minutes de telle sorte qu'il imprime le message que l'Europe doit s'adapter, rapidement, à l'accélération du monde – elle a d'ailleurs, à plusieurs reprises, appelé les États membres à assumer leurs responsabilités, notamment en ce qui concerne l'achèvement du marché unique.

Ursula von der Leyen s'est livrée à l'exercice du State of the Union (SOTEU) de la manière qu'on lui connaît, en parsemant son discours avec une série d'annonces d'importances diverses. Et comme elle en a désormais pris l'habitude, elle a fait venir dans l'hémicycle des invités "surprise" qui incarnent son propos : Rafal et Pekka, créateur d'une start up technologique à succès ; la famille de Rune, un pilote danois combattant du feu, mort cet été dans un accident d'avion ; Sasha, une petite Ukrainienne qui poursuit sa passion pour la gymnastique, alors qu'une bombe russe a emporté sa jambe.

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Notre Union n'a jamais été aussi forte. Mais notre Union peut aussi sembler plus précaire que jamais.

Bras ouverts au Canada

La présidente de la Commission a pointé les risques que l'époque fait courir à l'Union européenne (UE), plongée dans un monde hostile – ni la Russie, ni la Chine, ni même les États-Unis ne lui veulent du bien – et confrontée à une âpre concurrence pour les capacités de production. L'UE est engagée, malgré elle, dans une "bataille des visions" qui "tente d'affaiblir la confiance en l'Europe en paralysant nos démocraties".

Sur ce sujet, UvdL s'est gardée d'évoquer explicitement le rôle joué par les États-Unis de l'ère Trump. Ce qu'aura relevé le Premier ministre canadien Mark Carney, invité à assister à son discours, et loué en Europe pour la résistance qu'il a affichée face au chantage commercial exercé par Washington. Mark Carney, qui a récemment exprimé son souhait de voir l'UE et le Canada créer "une relation unique", aura entendu Ursula von der Leyen proposer à son pays "de devenir le premier membre associé de l'UE". Une annonce aussi spectaculaire que floue, puisque le concept de "membre associé", inexistant dans les traités européens, doit encore être défini, tout comme les attentes exactes des deux parties. Le discours que prononcera jeudi matin le Canadien, au même endroit, devrait fournir quelques précisions sur ce que désire Ottawa.

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Les points de bascule

Aussi périlleuse soit-elle, l'époque est également riche de possibilités que l'UE doit saisir, a souligné Ursula von der Leyen, à condition de faire preuve d'unité et de rapidité. "La priorité numéro un" reste "de donner un nouvel élan à l'économie européenne", a-t-elle insisté, citant la nécessité de réduire les coûts de l'énergie – "sans expliquer comment", regrette l'eurodéputé Elio Di Rupo (PS/S & D) – et les dépendances. UvdL veut aussi finir avec la "surréglementation" – sur la droite de l'hémicycle, on applaudit, à gauche, on craint d'y lire un appel à la dérégulation.

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Notre prospérité et notre sécurité futures dépendront en grande partie de notre gestion des points de bascule de notre époque: le changement climatique et l'IA.

L'Allemande a insisté sur le fait que la "prospérité et la sécurité futures" de l'Union dépendront "en partie de la gestion" par les Européens de "deux points de bascule de notre époque : le changement climatique et l'intelligence artificielle".

Adaptation au changement climatique

L'Europe a vécu cet été un "moment de vérité". Elle a vu éclater des incendies aux quatre coins de l'Union, dont en Belgique, dans les Hautes Fagnes ; vu s'assécher des grands fleuves comme le Danube, le Rhin et la Garonne ; enregistré "plus de 35 000 décès supplémentaires" dus aux vagues de chaleur.

Les objectifs climatiques de l'Union fixé lors de son premier mandat – la neutralité carbone à l'horizon 2050 – restent inchangés, assure l'Allemande, non sans préciser que le processus de transition demandera des adaptations – la Commission von der Leyen II a déjà proposé de revoir certaines législations ou d'en retarder la mise en œuvre, au nom de la compétitivité.

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Presque aucune partie de notre continent n'a été épargnée. En Belgique, dans les Hautes Fagnes, une tourbière formée au fil des siècles a brûlé, se transformant en désert de cendres.

La présidente de la Commission a mis l'accent sur la nécessité d'accélérer le travail d'adaptation à la nouvelle donne climatique. Elle promet entre autres un cadre d'évaluation des risques, un plan sur les déperditions d'eau, un sur les vagues de chaleur, une alliance pour l'assurance des risques climatiques, une flotte aérienne anti-incendie… "La réponse n'est pas à la hauteur", soupire l'eurodéputée belge Saskia Bricmont (Ecolo/Verts). "Il n'y a pas d'engagement concret, elle n'a rien dit sur les moyens à allouer à l'adaptation".

Ralentir la course à l'IA sans la perdre

Le passage à l'ère de l'intelligence artificielle (IA) est un autre tournant que l'Union ne peut pas rater, rappelle Ursula von der Leyen. Confiante quant aux bénéfices que l'IA peut apporter à l'humanité, l'Allemande a néanmoins pris au sérieux l'appel lancé par les géants américains du secteur, appelant à faire une pause dans le développement des modèles d'avant-garde pour éviter d'en perdre le contrôle. La présidente de la Commission annonce sa volonté d'en discuter avec les principaux laboratoires sur les modèles d'avant-garde et de collaborer avec des "partenaires partageant les mêmes valeurs", comme le "Canada et le Royaume-Uni" sur la sécurité de l'IA, entre autres choses. L'eurodéputée libérale belge Sophie Wilmès (MR/Renew) regrette la légèreté de l'annonce : "Dire qu'elle va écouter les experts, c'est en deçà de ce à quoi je m'attendais".

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N'en reste pas moins que l'UE doit rester dans la course à l'IA, où elle est déjà distancée par les États-Unis et la Chine, défend la cheffe de l'exécutif européen. "La clé" du futur succès européen "consiste à créer la valeur que l'IA n'a pas encore apportée", affirme-t-elle en la sortant "des écrans pour la faire entrer dans l'économie réelle et la société" : dans les usines, les hôpitaux, l'agriculture de précision, les réseaux énergétiques, la défense… en s'appuyant sur le trésor que représentent "les données européennes".

Conseil européen de défense

Si l'eurodéputé germanophone belge Pascal Arimont (membre du groupe conservateur PPE, la famille politique de Mme von der Leyen) estime se félicite qu'elle ait prononcé un discours "très complet", d'aucuns déplorent que derrière les annonces, la substance ne soit pas toujours au rendez-vous. "Qu'est-ce qui est vraiment nouveau ? Y a-t-il un plan derrière ces annonces ? Ursula von der Leyen parle-t-elle en son nom ? Pour la Commission ? Pour l'UE ?", interroge Eric Maurice, analyste au centre de réflexion bruxellois European policy centre. "C'est un discours de chef de gouvernement qui annonce qu'il va faire ceci ou cela, mais elle n'est pas un chef de gouvernement", recadre Éric Maurice.

Le raisonnement s'étend aux annonces faites dans le domaine de la sécurité et de la défense, tel le souhait de Mme von der Leyen de voir l'UE se doter d'un mécanisme semblable à celui de l'"article 4" de l'Otan pour répondre aux menaces hybrides – russes, en particulier, qui se multiplient dans l'UE ces derniers temps. En cas de déclenchement de ce protocole de sécurité par un État membre, les Vingt-sept se réuniraient, afin de coordonner une réponse européenne […]. L'idée n'a, semble-t-il, pas encore été testée auprès des capitales de l'UE, jalouse de leur pré carré dans ce domaine. Et on attend l'accueil qu'ils réserveront à celle de créer un Conseil de sécurité européen que pourraient intégrer le Royaume-Uni, la Norvège, le Canada (encore lui) et d'autres.

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Il est une autre annonce, toutefois, susceptible de répondre aux attentes de plusieurs gouvernements. Suite à l'arrivée soudaine de 70 000 migrants dans l'enclave espagnole de Ceuta, en provenance du Maroc voisin, la présidente von der Leyen veut créer un cadre de réaction d'urgence qui permettra "de déroger temporairement et selon des conditions bien définies aux procédures standards". Autrement dit : de suspendre le droit d'asile, comme l'ont déjà fait des États membres. De toutes les mesures annoncées, c'est peut-être celle qui pourrait se concrétiser le plus rapidement.

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