l'essentiel L’usine de pâte à papier de Saint-Gaudens a traversé dépôts de bilan, changements de propriétaires, crises du marché et lourds investissements. Mais la tempête actuelle est d’une autre nature : toutes ses fragilités – financières, industrielles, énergétiques et commerciales – se sont accumulées jusqu’à menacer la survie du site et de toute une filière.

Depuis la fin des années 50, la "Cellulose" fume aux portes de Saint-Gaudens. Sa haute cheminée fait partie du paysage commingeois, au même titre que les Pyrénées qui ferment l’horizon.

L’usine a longtemps incarné la promesse d’une industrialisation durable dans un territoire rural. Elle a employé jusqu’à plusieurs centaines de personnes et fait vivre, bien au-delà de ses murs, les exploitants forestiers, les transporteurs, les sous-traitants et les entreprises de maintenance.

Un enchaînement de fragilités

Mais son histoire est aussi celle d’une succession de crises, de rachats et de redémarrages. La situation actuelle de Fibre Excellence ne résulte pas d’un accident isolé mais est davantage l’aboutissement d’un enchaînement de fragilités anciennes qui ont fini par se rencontrer.

La première est financière. Née sous le nom de Cellulose d’Aquitaine, l’usine connaît un premier choc majeur avec le dépôt de bilan de 1981. Elle est reprise, réorganisée, puis largement reconstruite au début des années 1990. Elle devient Pyrénécell avant de passer, en 2000, sous le contrôle du groupe canadien Tembec. À chaque étape, le même défi revient : trouver les capitaux nécessaires pour entretenir et moderniser un outil industriel gigantesque.

La deuxième fragilité tient au marché. L’usine produit de la pâte à papier marchande, une matière soumise aux mouvements brutaux de l’économie mondiale. Quand la demande recule, les stocks gonflent, les prix s’effondrent et les machines doivent ralentir. Le site avait ainsi déjà arrêté sa production pendant plusieurs semaines en 1993.

En 2009, la crise financière le frappe de nouveau avec violence. Les commandes chinoises se raréfient, les capacités de production à bas coût progressent en Amérique du Sud et le prix de la pâte est pratiquement divisé par deux. Les stocks explosent. La production est suspendue pendant un mois et les salariés passent par le chômage partiel.

À l’époque, les syndicats s’inquiètent aussi du retard pris dans la maintenance. Plusieurs équipements vieillissent, tandis que Tembec cherche un repreneur. L’usine apparaît déjà coincée entre la nécessité d’investir et l’impossibilité de dégager suffisamment de marges.

Fibre Excellence créée en 2010

En 2010, Paper Excellence, dirigé par l’homme d’affaires Jackson Wijaya, rachète les sites de Saint-Gaudens et de Tarascon et crée Fibre Excellence. Le nouvel actionnaire promet de moderniser l’outil, de réduire les coûts et d’augmenter la production. Mais un changement de propriétaire ne change pas les règles du jeu. L’usine reste dépendante des cours mondiaux, du prix du bois, du coût des produits chimiques et de l’énergie.

À ces contraintes économiques s’ajoute celle d’un site industriel classé Seveso, installé au contact de la ville. Les odeurs, les rejets et les questions de sécurité nourrissent dès lors régulièrement des tensions. Une situation que l’on retrouve aussi pour l’usine de Tarascon.

En 2011, des habitants de Saint-Gaudens se plaignent d’émanations d’hydrogène sulfuré et les associations comme Nature Comminges réclament davantage de transparence. En 2020, sept salariés sont intoxiqués au dioxyde de soufre. En 2021, alors qu’un projet de modernisation controversé est sur la table, un incendie touche la chaudière à liqueur noire, un équipement essentiel au fonctionnement de l’usine.

À l’automne 2025, le marché se retourne une nouvelle fois

Chaque incident rappelle la complexité du site et le prix très élevé de sa maintenance. Fibre Excellence engage plus de 55 millions d’euros pour moderniser ses installations, réduire certaines émissions et développer la production d’électricité à partir de biomasse. Cette énergie devait constituer un atout mais elle devient pourtant, selon la direction et les élus, l’un des éléments de la crise lorsque son tarif de vente ne couvre plus son coût de production.

Mais à l’automne 2025, le marché se retourne une nouvelle fois. La demande européenne de pâte à papier baisse, les prix chutent et les entrepôts se remplissent. L’usine suspend sa production pendant plusieurs semaines. Elle redémarre en novembre, mais le répit est de courte durée. La baisse des recettes se combine à la hausse du bois, des produits chimiques et de l’énergie. La trésorerie se vide. En janvier 2026, le PDG France de Fibre Excellence parle d’une « tempête parfaite » qui frappe la société.

C’est là que la crise change de nature. Elle n’est plus seulement commerciale ou industrielle mais devient systémique. Les fournisseurs, inquiets de ne pas être payés, réduisent leurs livraisons. Le stock de bois tombe sous le seuil nécessaire au fonctionnement de l’usine. Faute de matière première, la production s’arrête et l’usine silencieuse ne génère plus les recettes indispensables à son redémarrage. Le cercle vicieux semble bien enclenché…

L’avenir scellé ce jeudi

Le 15 avril 2026, Fibre Excellence se déclare en cessation de paiements. Douze jours plus tard, le tribunal de commerce place le groupe et ses filiales en redressement judiciaire. Les salariés passent au chômage partiel, les élus se mobilisent et l’État est sommé d’intervenir sur les dettes, l’approvisionnement en bois et le tarif de rachat de l’électricité. Le 21 mai, plus d’un millier de personnes participent à une soirée de soutien à Saint-Gaudens.

Une offre de reprise portée par Matthieu Pigasse est déposée. Un rapport d’expertise remis aux représentants du personnel juge le projet industriel crédible, mais estime que sa réalisation dépend d’engagements publics. Mais cette offre est rejetée ce 27 juillet. Et hier le site de Tarascon a été placé en liquidation judiciaire... Saint-Gaudens échappe encore à ce sort. Une lettre d’intention déposée à la dernière minute par un industriel français lui offre un ultime répit, sous réserve d’une garantie de 2 millions d’euros.

Après presque sept décennies d’activité, l’usine devrait connaître son sort aujourd’hui. Et avec elle, bien plus qu’un outil industriel : tout un équilibre économique, social et forestier construit depuis des décennies autour de Saint-Gaudens.