Violence des colons en Cisjordanie occupée : Benjamin Netanyahu a "intérêt à enflammer la situation"
La violence s'est banalisée en Cisjordanie depuis le 7 octobre 2023, mais un cap a peut-être été franchi, vendredi 24 juillet. L'étincelle : l'irruption de colons dans le village palestinien de Tell, près de Naplouse. Lors des affrontements qui ont suivi, quatre Palestiniens et deux Israéliens ont perdu la vie.
Dès vendredi, l'armée israélienne a annoncé qu'elle se préparait à mener une "vaste opération antiterroriste" en Cisjordanie occupée. Dans la nuit de samedi à dimanche, deux mosquées — à Qousra, au sud de Naplouse, ainsi qu'à Kour, près de Tulkarem, dans le nord-ouest — ont été taguées et incendiées.
"Raser" des villages en Cisjordanie
Dans un tweet en hébreu, Itamar Ben Gvir, ministre de la Sécurité nationale, a appelé à "raser par voie aérienne […] les foyers des terroristes". Et promis que les villages "des meurtriers en Judée-Samarie" seraient traités comme Beit Hanoun à Gaza.
"Le gouvernement de Netanyahu n'a pas orchestré ces affrontements, mais il a intérêt à enflammer la situation en Cisjordanie", estime Guy Poran, un ancien officier de l'armée israélienne. Pour ce pilote d'hélicoptère et figure de l'opposition, la stratégie adoptée par le gouvernement est sans doute dictée par l'échéance électorale qui s'annonce.
En effet, le 27 octobre, l'État hébreu a rendez-vous avec les urnes. Un scrutin-test pour Benjamin Netanyahu, Premier ministre au pouvoir pendant près de dix-neuf ans en trois périodes, depuis 1996.
Plusieurs facteurs fragilisent sa survie politique. Poursuivi pour corruption, il est aussi affaibli — aux yeux d'une partie des Israéliens — par sa négligence présumée lors des attentats du 7-Octobre.
Le "calcul" de Netanyahu
Le gouvernement a entraîné le pays dans au moins trois guerres : à Gaza, en Iran et au Liban. Et aux yeux des Israéliens, "ces guerres ne sont ni des victoires totales, ni des défaites complètes : un succès mitigé, un échec relatif, chacun l'appellera comme il veut", décrypte Denis Charbit, professeur de science politique à l'Université ouverte d'Israël.
Or, "renforcer le front cisjordanien en période électorale peut toujours être, pour Netanyahu, un facteur de mobilisation : le pays est en danger, c'est à nos portes. C'est ce qu'on appelle le ralliement au drapeau. "Ça a souvent marché — mais c'est un calcul, et ce n'est jamais garanti", nuance le franco-israélien.
Ce calcul pourrait lui offrir un avantage concret. "Si, d'ici octobre, ce ne sont pas les thèmes de campagne qui font la une, mais des opérations en Cisjordanie, c'est tout bénéfice : il sera interviewé en tant que Premier ministre, et non comme candidat — un temps de parole qui échappe à l'équité imposée aux candidats en période électorale", relève le politologue.
Le gouvernement "cherche à enhardir la violence des colons"
Des officiels de l'armée — cités par Haaretz, le journal phare de la gauche israélienne — sont catégoriques : le gouvernement cherche à "enhardir la violence des colons" en Cisjordanie.
"Nous sommes dépêchés sur des incidents violents avec des effectifs totalement insuffisants, face à des dizaines, voire des centaines d'émeutiers" israéliens, confient des réservistes au quotidien Haaretz.
"Il y a 24 bataillons en Cisjordanie, la puissance militaire ne manque pourtant pas", note Guy Poran. "Ce n'est pas un problème d'effectifs, mais de volonté de les envoyer faire le travail."
D'après un décompte de l'AFP, fondé sur les données du ministère palestinien de la Santé, au moins 1 094 Palestiniens, combattants ou civils, ont été tués par des soldats ou des colons israéliens depuis octobre 2023 en Cisjordanie. S'y ajoutent 48 Israéliens, civils et militaires confondus, tués dans des attaques palestiniennes ou lors d'opérations militaires israéliennes, selon l'État hébreu.
Vendredi, Netanyahu a aussi annoncé "l'accélération de la légalisation d'avant-postes" de colonies — illégales au regard du droit international — dans le territoire.
Les 500 000 colons vivant en Cisjordanie — de façon tout aussi illégale — représentent un électorat "non négligeable", rappelle Denis Charbit.
Mais le sujet est complexe pour le Likoud, décrypte le politologue : "Pour ce parti, l'autorité de l'armée l'emporte sur les souhaits des colons. On est pour la colonisation, mais pas pour des expéditions punitives — non pas par amour des Palestiniens, mais parce que la priorité doit être donnée à l'armée. Défier l'autorité militaire ne passe pas auprès de l'électeur moyen du Likoud."
Formation de centre droit née dans les années 70, de sensibilité nationaliste, le Likoud a d'abord promu une vision libérale de la société. Vision enterrée en 2022 : Benjamin Netanyahu a battu le centriste Yaïr Lapid à la tête de la coalition la plus droitière de l'histoire israélienne.
Crocodiles, Torah, élections
"Le Likoud a rompu depuis longtemps avec son libéralisme : il ne se présente même plus comme un parti libéral, de quelque ordre que ce soit", commente Denis Charbit.
L'État hébreu envisage l'installation de crocodiles du Nil autour d'une prison de détenus palestiniens, celle de Ketziot, dans le Néguev.
Dans les jours précédant l'auto-dissolution du Parlement, le 17 juillet, la coalition a fait adopter au pas de charge une série de textes controversés.
Parmi eux, une réforme affaiblissant les pouvoirs de la procureure générale, l'un des derniers contre-pouvoirs ; une loi renforçant le contrôle de l'exécutif sur les médias ; des mesures suspendant les poursuites contre des ultra-orthodoxes refusant la conscription ; ainsi qu'une Loi fondamentale érigeant l'étude de la Torah en valeur cardinale de l'État.
À trois mois des élections, ce tour de vis législatif de dernière minute obéit, pour Benjamin Netanyahu, à "une logique très simple", conclut Denis Charbit : "Dire à son électorat : 'regardez, on n'est pas restés muets, on a fait voter des lois' et ainsi consolider son bloc."
La campagne est aussi agitée par d'autres questions : tensions autour du droit des ultra-orthodoxes à ne pas servir dans l'armée, marasme économique dans le nord du pays, débats sur la nature des institutions israéliennes, lassitude d'une classe moyenne vivement touchée par la hausse du coût de la vie.
Et à l'automne, la coalition qui a permis son retour aux affaires fin 2022 pourrait être battue par l'opposition, selon le sondage rendu public par Channel 12 lundi 20 juillet.
Privé d'une majorité absolue, ce bloc anti-Netanyahu ne pourrait toutefois gouverner sans l'appui des partis arabes.