On se souvient de son portrait tiré en 2008 à Tokyo : accoutrée d’une robe trompe-l’œil jaune à pois, d’une perruque rouge flashy, le tout dans une installation monumentale couverte de pois, l’octogénaire fixe l’objectif, les yeux exorbités, ronds comme ces fameux polka dots qui peuplent son œuvre et l’obsèdent depuis l’enfance. Des pois de toutes les couleurs, de toutes les tailles et qui recouvrent des dessins, des toiles, des sculptures, des robes, des visages, des corps nus, des sacs, des voitures et matérialisent la terreur transfigurée en jouissance qui l’a hantée toute sa vie : celle de la dissolution de soi dans le néant.

Combien de polka dots a-t-elle peints, sculptés, dessinés au cours de son existence ? Des millions ? Des milliards ? Répétant le même geste encore et toujours, telle une Sisyphe semant les graines de son délire. Car Yayoi Kusama a poussé l’art de la répétition à son absolu, elle est moins la reine des pois qu’une obsessionnelle. Elle a aussi collectionné les macaronis séchés (dont elle a fait des robes et des moquettes) et les phallus en coton (recouvrant des canapés et des pièces entières).

Yayoi Kusama assiste à la prsentation à la presse de l'exposition « Yayoi Kusama  I Who Have Arrived In Heaven » à la...

Vue générale de l'exposition The Spirits of Pumpkins Descended into the Heavens à la National Gallery Singapore, le 6 juin 2017 à Singapour.Photo by Suhaimi Abdullah/Getty Images

Une punk dans un corps d'artiste

Née en 1929 au Japon dans une famille bourgeoise, Yayoi Kusama souffre très tôt d’hallucinations visuelles. Elle voit des pois mais aussi des fleurs partout : sur des tables, des nappes, au plafond, dans les airs, et tente de canaliser sa terreur par le dessin. Son enfance, quoique créative, est donc loin d’être idyllique. Si elle étudie le nihonga (la peinture traditionnelle japonaise), ses troubles psy et sa réticence à l’égard du mariage dérangent sa famille et la société japonaise. “Ostracisée” selon ses mots par son propre pays, elle fuit à New York à l'âge de 27 ans. C’est ici qu’elle s'épanouit artistiquement. Ses accumulations de pois, présentes à l’état embryonnaire dans des dessins réalisés au Japon, se dépouillent de tout ornement, comme desséchées par l’aridité minérale de la ville. Ne subsistent que des agrégats de pois ou de graines, perdues dans l’abîme de la toile. Leur disposition irrégulière et le tracé très DIY produisent une sensation de vibration quasi-organique qui dissout les frontières de la toile. C’est la naissance des Infinty Nets (à traduire par “Toiles d’infinité”) font sa (relative) renommée.

Yayoi Kusama s’est toujours dérobée à toute approche linéaire du temps, lui préférant la sinuosité jusque dans l'apparence de ses pois, à rebours des géométries parfaites et machiniques de l’art conceptuel ou du pop art de ses pairs masculins comme On Kawara. Son travail, en cela, a quelque chose de sidérant mais aussi de rebutant pour les artistes minimalistes de l’époque, en quête d’immatérialité “pure”, glaciale. Peu à peu, l’artiste délaisse ainsi la peinture au profit de pratiques qui engagent davantage son corps et celui du public comme l’installation et le happening. En 1965, elle signe la première installation avec des miroirs de l’histoire de l’art : la Infinity Mirror Room—Phalli's Field , une pièce où surgit une forêt de phallus à pois en coton. La répétition se fait toujours plus vertigineuse, précipitant cette désagrégation du corps dans l’espace, tant recherchée par l’artiste. Un an plus tard, elle voit plus grand encore : Yayoi Kusama dévoile à la Biennale de Venise (à laquelle elle n’est pas invitée) l’emblématique Narcissus Garden. Dans un jardin, elle installe 1 300 énormes boules en miroir, accompagnées d’une pancarte ironique qui propose aux visiteurs d’acheter “leur narcissisme” (donc une boule) pour pour 2$. Une œuvre-manifeste autant qu’un gros coup de pub, qui la fera connaître à l’international et au grand public.

Dans des photos de presse, l'artiste pose, allongée dans un body rouge sang, dans son bain de sphères miroitantes. Le concept de “self-obliteration” (auto-anéantissement), exprimé par elle-même pour parler de son travail, renvoie précisément à ce désir de dissolution de soi dans l’infini du monde. Une aspiration qui résonne avec celles du mouvement hippie et les expériences psychédéliques de l’époque. À la fin des années 1960, l'artiste en fait pour cause le moteur de ses performances : elle organise des séances de body paintings et des “orgies” dans les jardins du MoMA à New York. Le pois, autrefois confiné à la toile, s’étend maintenant sur des vêtements et sur la peau. Un court métrage de 1967 disponible sur Youtube, Kusama's Self-Obliteration de Jud Yalkut, restitue bien l'ambiance de l’époque. “Les vêtements devraient rapprocher les gens, pas les séparer”, écrit l’artiste dans son autobiographie alors qu’elle lance sa propre marque de vêtement en 1968, la Kusama’s Fashion Company, qui propose des modèles psychédéliques décorés de pois dans près de 400 boutiques dont des grands magasins américains tels que Bloomingdale’s. Exemple de pièces inventées par l’artiste : la Squid Dress, une robe trouée et repliée autour des zones érogènes, la Ménage à trois, pensée pour plusieurs corps à la fois ; la Party Dress, vaste membrane textile pouvant contenir jusqu’à vingt-cinq personnes ; et bien sûr, la Homo Dress, percée d’un orifice savamment situé à l’arrière.

Yayoi Kusama  Hippie Having Body Painted

Martha Melnyk laisse l'artiste new-yorkaise Yayoi Kusama la peindre lors d'un Body Festival à Provincetown, dans le Massachusetts.Bettmann

Yayoi Kusama

Yayoi Kusama avec deux de ses “œuvres d'art”. Elle couvre des corps nus de nombreux pois, qui sont sa signature, lors d'une exposition à Utrecht en juin 1968. Un homme est entièrement peint, un autre refuse d'enlever son pantalon.Photo by Keystone Features © Getty Images

Dépression et renaissance au carrefour des années 1980

Trop avant-gardistes pourtant, les vêtements peinent à se vendre et Yayoi Kusama se retrouve de plus en plus isolée bien que son travail soit à l’époque aussi médiatisé que celui de Warhol. À New York, les tabloïds la surnomment “Dotty”, et le journal de référence Village Voice fustige sa “soif effrénée de publicité” qui “ne laisse aucune place au bon goût”. Ce que l’on célèbre chez les artistes hommes étasuniens (la mise en scène de soi, la complicité médiatique, le génie du scandale comme chez les pop artists) devient, chez elle, une faute de goût. Yayoi Kusama remarquera d'ailleurs avec amertume à quel point la Mirror Room de Lucas Samaras, réalisée après la sienne, est accueillie avec enthousiasme. Elle peine ainsi à être vraiment reconnue dans le circuit des galeries new-yorkaises et ce manque de reconnaissance, critique et financier, la plonge dans une grande dépression. À l’époque, elle expose surtout en Europe, mais finit par s’exiler à nouveau, celle fois-ci au Japon, où elle est considérée comme une paria. Nous sommes en 1973. La travail de Yayoi Kusama tombe peu à peu dans l’oubli. À la fin des années 1980, elle est quasiment effacée de l’histoire de l’art.

L’artiste finit par intégrer un hôpital psychiatrique où elle réside et retrouve l’envie de créer. De cette période trouble naissent des œuvres d’une lente renaissance, traversées par les résonances du monde naturel : des nocturnes, des visions crépusculaires où, d’un aplat de couleur, sorte d’infini, émerge une cellule presque radioactive, contenant le close-up d’un animal, d’un insecte. Ces collages de formes organiques ne sont pas les plus connus, mais recèlent, tels des diamants noirs, une beauté sombre, comme si l’artiste s’éveillait peu à peu d’un mauvais rêve. Comme si, en perçant d’une fenêtre ronde le chaos indifférencié, l’artiste pouvait entrevoir à nouveau la vie, ou au contraire que ces oiseaux et ces insectes en close-up, se dissolvaient à leur tour dans un néant coloré. En 1978, elle publie Manhattan suicide addict, autobiographie poétique dans laquelle elle exorcise ses difficultés à New York, et commence à être redécouverte. Au début des années 1980, la Fuji Television Gallery à Tokyo expose son travail que découvre la curatrice Alexandra Munroe qui sera à l’origine de l’expo au CICA qui la remettra sur le devant de la scène à New York. En 1993, la boucle se referme : Kusama est invitée à représenter le Japon à la Biennale de Venise : c’est la première femme à le faire.

Yayoi Kusama  You Me and the Balloons

Un assistant de galerie admire une œuvre intitulée The Hope of the Polka Dots Buried in Infinity Will Eternally Cover the Universe, présentée dans le cadre de l'exposition You, Me and the Balloons (“Toi, moi et les ballons”) à la galerie Aviva Studios de Manchester, le 29 juin 2023.Photo by OLI SCARFF/AFP via Getty Images

Cette nouvelle reconnaissance encourage Yayoi Kusama à produire davantage et précipite l’irruption d’un monde fantastique plus coloré, plus joyeux aussi dans son univers. Les pois s’effacent peu à peu, cédant la place à des fleurs, des papillons, des graines, des cellules, des citrouilles, et à une galerie de petits personnages aux yeux écarquillés, tout comme elle. Ces motifs prolifèrent dans des peintures et sculptures monumentales, lisses et éclatantes, pop, léchées, à la manière de Jeff Koons. Les réseaux sociaux expliquent en partie le succès phénoménal de ses installations à miroirs, qui font d’elle l’une des artistes les plus visitées au monde et l’artiste vivante la plus populaire de son temps. En 2002, elle devient l’artiste phare du musée d’art qui ouvre dans sa ville natale, Matsumoto, et dévoile des sculptures monumentales de fleurs colorées dans le jardin de l’institution. Ses œuvres prennent alors une dimension plus sérielle, délaissant le caractère artisanal et rugueux de son geste initial. Elles se font plus lisses, plus “flat”, comme un display de son propre logo.

Yayoi Kusama semble alors jouer avec l’idée d’une identité visuelle, la sienne, répétée à l’infini. Une préoccupation qui a toujours été au cœur d’une œuvre. La promotion de soi est l'une des matières premières de son art, et c’est là tout le paradoxe et la beauté de son travail qui, aujourd’hui, a pleinement intégré la sphère marchande du luxe. En 2002, elle peut enfin vendre ses vêtements à pois. En 2012 et en 2023,Louis Vuitton l’invite à apposer ses motifs partout : sur des sacs, des vitrines. Ses Obliteration Rooms tournent à travers le monde. Et avant sa mort, une chose est sûre : Yayoi Kusama est devenue la star qu’elle avait toujours rêvée d’être : pop artist et artiste existentialiste star. En colonisant le monde de pois, comme un Petit Poucet semant ses cailloux blancs, elle a construit ce pont vers cet infini qui n'a cessé de la hanter. Un petit pont fragile que nous emprunterons tous car il fait le lien entre la vie et la mort qui l'a saisie aujourd'hui. Kusama “ne fai[t] qu’un avec l’éternité”, comme elle l'écrivait elle-même dans Manhattan Suicide Addict. “Efface ta personnalité. Intègre ton environnement. Oublie-toi. L’autodestruction est la seule issue…Les pois sont un chemin vers l’infini.”

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