«À Annemasse, si t’as pas d’Audi, t’as raté ta vie» - Heidi.news
Déménager en France voisine pour y vivre quelque temps de piges et de kebabs me paraissait au départ une excellente idée. Mais sans un contrat d’employeur suisse, personne ne veut m’accorder de bail. Et sans bail… vous connaissez la musique. Et c’est ainsi que, de « correspondant de presse en zone de conflit », je suis devenu « pensionnaire oisif et désœuvré » à Genève, où j’ai grandi et où j’ai ma famille. Sacré dégringolade.
Avant cela, j’étais correspondant au Mali, à Bamako. Et puis il y a eu les putschs, en 2020 et 2021, et les nouvelles autorités militaires ont « invité » les journalistes étrangers à quitter le territoire sans demander leur reste. Place à une nouvelle ère, avec la Russie comme « partenaire stratégique » – des visionnaires. Alors retour forcé à Paris, puis tentative de réinvention dans le Grand Genève, en attendant de trouver mieux.
J’ai une idée !
Pour l’heure, seuls une poignée d’articles me maintiennent à flot. Logiquement, les rédactions sont de moins en moins intéressées par des papiers sur l’Afrique écrits depuis l’Europe. Et puis, il y a d’autres guerres plus chaudes à couvrir. J’applique donc mes efforts à l’écriture de newsletters d’actualité pour le média suisse romand Heidi.news, pour un demi-smic français, mon seul revenu stable.
C’est dans ce contexte que me parvient l’appel providentiel de Serge Michel, le rédacteur en chef plénipotentiaire de Heidi.news.
- J’ai une idée ! (Tous ses coups de fil débutent par une idée.) Et si tu racontais, en partant de ton expérience, les galères que traversent les aspirants frontaliers dans cet espace étrange et raillé qu’est la ville d’Annemasse ? Tu es Genevois, tu travailles en France et connais les deux côtés de la frontière. Je pourrais même te faire une avance.
La dernière phrase achève de me convaincre. Partir à la recherche du rêve frontalier, l’idée me plaît. Je referme mon sac à dos chargé d’une nouvelle mission rémunérée. Enfin, je vais redevenir un reporter, avec un but, un lieu et quelques idées. Ce que le célèbre explorateur et journaliste Henri Béraud désignait comme « flâneur salarié ».
Et comme flâner, ça va un temps, je m’en vais prendre le pouls de la ville.
Flânerie de quai
Une marée humaine déferle sur le quai et m’engloutit. Remontant les escalators, le magma m’emporte avec lui, se répand sur les plateformes en verre poli, puis plonge dans les coursives en métal, lèche les murs de mortier avant de couler dans les boyaux en ciment craché – imitation grotte – qui mènent vers les Hôpitaux universitaires de Genève.
Il est 7h26 à la gare de Champel, au cœur de la cité helvétique, et les milliers d’infirmières, d’aides-soignants, de médecins, d’agents de nettoyage venus de France voisine se rendent à leur travail quotidien.
Je les observe déferler ainsi toutes les 7 minutes sur la voie 2, à chaque arrêt du Léman Express, le premier train transfrontalier franco-suisse, mis en service en décembre 2019. Un réseau de 230 km, 45 gares et 40 trains connectant Genève à la Haute-Savoie, afin de faciliter le transport des pendulaires frontaliers et de désengorger les routes. La plupart d’entre eux débarquent ici, dans cette gare surdimensionnée, creusée à 25 mètres de profondeur, vaste comme une cathédrale souterraine dédiée à l’unique dieu Travail.
Le lieu est minimaliste à l’extrême – calviniste, peut-être – et tout y a été pensé pour accélérer les flux. Il n’y a presque pas de mobilier. Aucun banc pour s’asseoir à quai. Un distributeur de café non réapprovisionné, car personne ne s’y arrête. Flânerie découragée. Béton, acier, verre, ciment et néon sont les seuls éléments de cette architecture plus brutale que brutaliste, avec ses murs abrasifs et ses rambardes contondantes. Les escaliers plongent à pic. Un faux pas et c’est la dégringolade sur 47 marches aux bords tranchants.
Dans le mauvais sens
Je descends jusqu’à la voie 1, celle qui mène en France. Contrairement aux pendulaires venus travailler en Suisse encombrant le quai d’en face, je n’ai pour seuls voisins, sur 220 mètres, qu’une vieille dame tirant un cabas et un jeune homme, chemise boutonnée jusqu’en haut, assis sur une borne incendie, unique relief de la plateforme. Personne d’autre ne va à Annemasse, un matin à 7h26.
À la gare d’Annemasse, la poignée de passagers est accueillie par un cordon policier noué sur le quai, avec gilets pare-lames et chien dressé. « Contrôle des billets s’il vous plaît ». Et fouille au corps pour les chanceux.
Un jeune homme à trottinette qui n’avait pas retiré sa capuche se fait projeter contre un pilier, jambes écartées. Venir ici de bon matin est forcément suspect. Les magasins sont fermés, les frontaliers sont partis, c’est l’heure des casses et des perquis’, vous avez intérêt à avoir un bon alibi. Moi je n’en ai pas, mais j’ai une carte d’identité suisse – l’équivalent d’un sésame de bon citoyen. Quel Helvète viendrait causer du tracas à Annemasse un mardi matin? L’agent replie les bras et me laisse passer.
Dans les rues, les bourrasques soulèvent les débris de la veille : barquettes de frites éventrées et canettes vides, dont l’aluminium tinte sur le pavé tel un carillon déréglé. Je me balade, mains dans les poches, à la recherche d’un café ouvert où préparer mes sujets, sifflotant le cœur léger de me savoir bientôt renfloué.
À la recherche du rêve frontalier
Tout à coup, il me prend l’envie d’arrêter ce type en imperméable et de lui demander, avec mon air le plus convenable : « Bonjour, savez-vous où je peux trouver le rêve frontalier ? » L’homme me regarde en biais, croyant à une mauvaise plaisanterie, mais mon expression concernée le conforte.
Qu’est-ce que c’est?
Je ne sais pas. On m’a dit de venir à Annemasse pour trouver le Rêve frontalier, je réponds.
On s’est moqué de vous.
Non, je ne crois pas, c’est rémunéré.
Comme une chasse au trésor ?
En quelque sorte. Vous sauriez dans quelle direction chercher ?
(Se grattant la tête.) Euh… ce ne serait pas un bar à chicha, peut-être ? Vous avez essayé de taper le nom sur internet ?
Ça ne donne rien, aucune trace.
Ça doit être un genre de local clandestin. Une association ou un club secret ? Attendez, ce ne serait pas une agence d’intérim ? Le Rêve frontalier… Ça pourrait être ça.
J’en fréquente quelques-unes.
Dans ce cas, prenez la rue du Môle, puis longez l’avenue du Giffre jusqu’à la Place de l’Étoile. Là-bas il y a plein d’agences, vous trouverez peut-être la bonne.
L’homme repart en trottinant, visiblement satisfait d’avoir pu m’aider.
Une berline pour tous
Je suis le parcours indiqué puis, tournant à gauche sur un trottoir, le nez levé, je manque de glisser sur les éclats d’une vitre de voiture brisée. Plusieurs des véhicules de la rue ont subi le même sort. Mes chaussures crissent comme sur de la glace. Je progresse et tombe sur un parterre de berlines allemandes. À l’intérieur, les sièges en cuir sont vides. Les cambrioleurs n’ont rien laissé, mis à part pour l’une d’entre elles, qu’ils ont essayé en vain de démarrer, un écheveau de fils électriques pendants sous le tableau de bord.
Me revient alors cette phrase d’un camarade frontalier: «À Annemasse, si t’as pas d’Audi, t’as raté ta vie.» C’est sûr, les malfrats voulaient réussir la leur.
Il faut dire qu’il n’y a qu’à se servir. Depuis des semaines que je sillonne ces rues, j’ai rarement vu, dans une ville moyenne, autant de bolides sportifs, de SUV teintés et de coupés luxe. La culture de la bagnole est vivace. Le tuning est un art de vivre, comme à Tourcoing ou à Long Beach. On bichonne son bébé des jantes aux pots. Comme le résume un aficionado du bolidage:
- Annemasse c’est comme les États-Unis. Tu ne peux réussir que si tu conduis.
Lorsque la première paie helvétique tombe sur le compte en banque, elle est rapidement injectée dans une voiture haut de gamme. Question de standing et premier rituel indispensable dans l’accomplissement du « French Dream » frontalier, avant la villa-piscine et la Rolex. Dans la presse, la pratique a valu à Annemasse le sobriquet occasionnel d’Audi-Land.
Le pape des grosses cylindrées
C’est dans ce paradis des allemandes qu’un petit concessionnaire de province a lancé sa conquête de France, au point d’être aujourd’hui le troisième plus grand distributeur Audi de l’Hexagone. Un empire de préfabriqués gris et de carrosseries étincelantes qui se laisse résumer en un nom, lequel orne l’arrière de la plupart des grosses berlines du coin. Je l’écris trois fois, par superstition : Jean Lain, Jean Lain, Jean Lain.
Jean Lain, donc, c’est l’histoire de self-made man à l’américaine transcrite en patois savoyard. Un simple garagiste, parti d’un atelier de 130 mètres carrés à Aix-les-Bains à la fin des années 1960 et devenu, six décennies plus tard, l’un des plus importants concessionnaires du pays. Quatre-vingt-dix points de vente, 2500 collaborateurs et plus de 35’000 véhicules vendus par an, dont pas mal des berlines et des SUV qui sillonnent les routes du Grand Genève. Et oui, bien sûr, les Cupra ultra profilées aussi.
C’est décidé, il me faut rencontrer ce pape des grosses cylindrées. Mais ma quête débute mal. J’apprends que le fils du fondateur historique, Jean-Michel Lain (eh oui !), a passé le flambeau à ses enfants, Sigourney et Alistair Lain. J’appelle la direction. La secrétaire:
- Ils ne sont pas disponibles. Ils vous rappelleront.
Ils ne rappelleront pas, trop occupés peut-être à poursuivre leur conquête. Dernière prise de guerre : deux concessions Toyota à Valence et Chatuzange-le-Goubet, dans la Drôme, qui leur ont permis de se hisser à la seconde position des plus grosses entreprises de Savoie.
Je veux mon Audi
Je décide donc de changer de braquet et de me rendre à la concession Audi locale, propriété de Jean Lain Mobilités, donc, à la sortie d’Annemasse. La zone des concessionnaires se déploie sur des kilomètres carrés de parkings, entrecoupés de gigantesques cubes en bardage industriel frappés d’armoiries automobiles. Ici, comme à Los Angeles, le piéton n’est pas le bienvenu. Certes, il y a des trottoirs, mais ils sont dénués de toute vie, à part quelques touffes de mauvaise herbe et moi.
S’y promener, c’est s’assurer qu’une voiture de police ralentisse à votre hauteur.
Vous cherchez quelque chose monsieur ?
Oui, une Audi.
L’officier échange un regard interloqué avec son collègue.
Il ne faut pas rester ici monsieur.
Pourquoi ? Je ne suis pas au bon endroit ?
La voiture redémarre sans autre sommation. Je suis bien au bon endroit.
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