Il y a des silences qui durent trop longtemps. Dix ans déjà que Biréli Lagrène n’avait plus posé ses guitares sur la Côte d’Azur. Cet été, le rendez-vous est enfin pris avec le public azuréen pour deux concerts en plein air, au Nice Jazz Fest le 25 juillet puis à Mandelieu-la-Napoule le 13 août, dans le cadre des Nuits Robinson.

Un retour aux sources festif pour ce baroudeur de la musique, ravi de retrouver l’ambiance des festivals du Sud. « Nice, c’est très particulier pour moi, cela fait tellement d’années », confie-t-il avec une pointe d’excitation dans la voix. « Et puis, à Nice, il y a un nid de super musiciens. Je pense à Dédé Ceccarelli, à Richard Galliano… » Et un public de connaisseurs, aussi, prêt à savourer la nouvelle mue de cet artiste polymorphe.

Longtemps étiqueté héritier de Django Reinhardht, Biréli Lagrène a su s’en démarquer et tracer son propre sillon.
Longtemps étiqueté héritier de Django Reinhardht, Biréli Lagrène a su s’en démarquer et tracer son propre sillon.
A.BERTHET

Pour comprendre l’évolution de Biréli Lagrène jusqu’à aujourd’hui, il faut jeter un œil dans le rétroviseur. D’origine manouche, il est initié à la musique dès l’âge de quatre ans par son père, Fiso Lagrène, un guitariste fameux des années 1930, et par son frère. Étiqueté « héritier de Django Reinhardt » dès ses 12 ans – l’âge auquel il sort son premier album – le guitariste a longtemps porté le poids d’un héritage un tantinet pesant pour ses frêles épaules d’alors : « Quand j’étais gamin, cela ne me dérangeait pas, je ne savais rien faire d’autre », glisse-t-il au téléphone avec une sincérité désarmante. « Mais vers 16 ou 17 ans, c’est devenu lourd. Je me demandais comment me sortir de cette étiquette. J’avais envie de faire des trucs différents. »

Prendre des risques. Bousculer un public d’habitués en débarquant sur scène avec une guitare électrique et un ampli saturé. Le choix est abrupt, la transition difficile. C’est finalement sa rencontre au milieu des années 80 avec le légendaire bassiste Jaco Pastorius qui servira de détonateur. « Jaco a été mon tremplin pour entrer dans une musique différente, plus électrique. Il m’a donné un énorme coup de pouce sans même le savoir. Grâce à lui, un nouveau public m’a découvert. » Suivront des collaborations gravées dans le marbre du jazz avec Stéphane Grappelli, Paco de Lucía ou John McLaughlin. Des moments suspendus dont il garde une nostalgie heureuse : « Les musiciens avec qui on a eu la chance de jouer qu’une seule fois, c’est parfois encore plus touchant. On sait qu’on ne pourra plus jamais rejouer avec eux. »

« Elegant People » : l’épure et le son de groupe

« L’un des guitaristes phares en ce moment de cette nouvelle génération est pour moi Matteo Mancuso » .
« L’un des guitaristes phares en ce moment de cette nouvelle génération est pour moi Matteo Mancuso » .
A.BERTHET

Aujourd’hui, c’est au sommet de son art que Biréli Lagrène nous revient. Son nouvel album, Elegant People, enregistré au Studio Sextant à Paris avec son ingénieur du son fétiche, est une vibrante quête de l’essentiel. Après l’exercice solitaire de Solo Suites, il retrouve ici les joies du travail en groupe et renoue avec une formule qui lui manquait : le dialogue avec un pianiste.

Pour ce faire, il s’est entouré d’un quartet de haut vol, propulsé par William Brunard (contrebasse) et Raphaël Pannier (batterie). Au piano et aux claviers, on retrouve le lyrisme de Jean-Yves Jung, voisin alsacien de Biréli. « C’est très facile, s’il y a besoin de se voir, il vient à la maison et on répète des petits trucs ensemble », s’amuse le guitariste, installé au calme de la campagne alsacienne, loin du stress des métropoles, là où le chant des oiseaux remplace le tumulte du monde.

L’album est un modèle d’équilibre, un jazz quasi-acoustique, clair et direct, subtilement rehaussé de rares saturations électriques. Le répertoire navigue à l’instinct entre un hommage à l’univers de Weather Report (Elegant People), des relectures habitées du Great American Songbook (My Foolish Heart, Clair) et des pépites enfouies dans sa mémoire, à l’instar de Anjo de Mim, une pièce brésilienne qui l’obsédait depuis vingt ans. « J’ai osé l’enregistrer. C’est tellement beau architecturalement que je me demandais si j’allais être à la hauteur », confie-t-il. Le résultat, d’une sérénité et d’une fluidité qui rappellent les grandes heures du Pat Metheny Group, est saisissant.

Le spectacle vivant comme rempart

Face aux mutations technologiques et à l’avènement d’une Intelligence artificielle qui grignote du terrain jusqu’au cœur de la création musicale, Biréli Lagrène ne cache pas ses interrogations. « C’est un territoire très fragile. Par rapport à la musique, on ne sait plus ce qu’on entend aujourd’hui, si ce sont de vrais musiciens ou des entités virtuelles. Pour nous, les professionnels, cela représente un danger. »

Une incertitude qui, selon lui, valide d’autant plus l’urgence et la beauté du spectacle vivant. Rien ne remplacera jamais l’électricité d’une scène d’été et la communion directe avec les spectateurs. C’est là que la magie opère, transformant le bientôt sexagénaire, qui célébrera ses 60 ans le 4 septembre, en éternel jeune homme. « La musique, c’est une super médecine. Quand on sort d’un concert réussi, cela soigne tout le corps, le mental, le psychologique… C’est une cure de jouvence. »

Ne lui parlez pas d’autres projets pour le moment, Biréli Lagrène n’a qu’une idée en tête : faire vivre ce quartet et défendre cette musique organique, brute et spontanée. Les amateurs de jazz de la Côte d’Azur auraient bien tort de se priver de cette ordonnance de pur bonheur.

Biréli Lagrène au Nice Jazz fest 2026. Samedi 25 juillet au Théâtre de verdure à 19 h 30. Pass 3 jours : 165 euros. Pass 2 jours : 80  euros. Billet soirée : de 45 euros à 90 euros. www.nicejazzfest.fr
Jeudi 13 août 21 h au théâtre Robinson, 1240, avenue de la mer à Mandelieu-la-Napoule1240, avenue de la mer. Tarifs : 30 à 35 euros. Rens. 04.92.97.30.00. https://www.mandelieu.fr/