« A voté » : Asimov avait 70 ans d'avance sur l'IA démocratique - ZDNET
Soixante-dix ans après la nouvelle d'Asimov, la machine Multivac existe. Elle tient dans un abonnement mensuel à un LLM, si on veut l'exploiter à fond.
Jeudi dernier, sept candidats à la présidentielle ont débattu à LaREF pendant trois heures, et en direct sur LCI et en intégralité. Un débat qui a ensuite été salué pour sa richesse de contenu, le respect dans les échanges. Pourtant, le lendemain, les journaux n'en avaient gardé qu'une petite phrase et quelques piques par candidat. GreenSI avait capté ce flux avec une simple visioconférence sur un PC qui avait invité LCI. C'était l'occasion de nourrir un LLM avec trois heures de débat et de voir ce qu'il pouvait en faire.
Était-on proche, ou pas, de la nouvelle d'Isaac Asimov écrite en 1955 qui préfigure les sondages électoral et la démocratie électronique ?
Trois heures de débat, un formidable corpus
Le Medef a donc réuni, à l'occasion de sa Rencontre des Entrepreneurs de France (LaREF), sept candidats déclarés à l'élection présidentielle de 2027 (Gabriel Attal, Raphaël Glucksmann, Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, Édouard Philippe, Bruno Retailleau et Marine Tondelier). C'était en plus le premier grand débat de la campagne. Et surtout, pendant trois heures, LCI les a diffusées sans "le bruit" des commentaires d'analyses d'experts de plateau TV.
C'est une matière première de qualité pour une IA, complète, horodatée, accessible à tous. GreenSI l'a captée en direct, mais ella a été également diffusée le lendemain sur YouTube (Allez dans la vidéo de l'évènement et demandez d'afficher la transcription). Mais pour un électeur, c'est aussi une matière brute alimentant une décision démocratique majeure. Reste encore à pouvoir l'exploiter pour, par exemple :
- Comparer les sept réponses à une même question ;
- identifier ce dont on n'a pas parlé ;
- confirmer les fausses affirmations ;
- et surtout, est-ce qu'ils ont vraiment répondu ou esquivé chaque question ?
Un LLM standard, même sans abonnement payant, peut aujourd'hui mettre dans les mains de chaque citoyen ces possibilités d'analyse. On l'utilise au boulot, mais pourquoi pas pour surfer sur les médias ?
En utilisant un outil de conférence téléphonique, GreenSI a obtenu automatiquement un résumé "de la réunion", bien ficelé et réduisant les 3 h d'écoute en 15 pages à relire. Contrairement à une conférence classique, la compréhension de qui, a dit quoi, a été faite par l'IA sur les échanges et les indications de l'animatrice Amélie Carrouër ("Monsieur Attal, c'est à vous…"). Car il n'y avait qu'un flux audio et non une connection à chaque micro, comme en régie. Comme quoi ces outils sont plus futés qu'on ne le pense !
Comme le débat était très bien structuré par thème (dette publique, retraites, réindustrialisation, coût du travail, simplification, fiscalité, succession, salaires, Europe) et par questions, le travail de l'IA a été prémâché. C'est un enseignement pour ceux qui utilisent l'IA en réunion. Concentrez-vous sur la structuration en amont, ça réduira les hallucinations ensuite.
En démocratie, la souveraineté appartient au peuple, encore faut-il qu'il soit éclairé. Et si l'IA pouvait contribuer à cet éclairage ?
Bien sûr, la presse y travaille à sa façon, mais on voit clairement qu'en 2026 des outils IA à sa disposition peuvent lui faciliter la tâche, pour en réduire le temps de compilation. Et là, on n'avait que sept candidats. Il y en a déjà vingt-trois de déclarés. On pourra demain comparer ces réponses à celles d'autres débats et construire une vision globale.
Alexa, dis-moi ce qu'a dit untel hier au débat
Finalement l'IA a structuré le résumé de chaque candidat en :
- Ce qui a été posé par le candidat ;
- ce qui a été contesté par les autres (et par qui) ;
- et ce qui parait discutable. C'est sur ce dernier point qu'il vaut mieux ne pas inventer un chiffre 😉
Mais ne nous laissons pas manipuler par ce premier résumé. L'humain doit garder le contrôle !
Pour vérifier le résumé, GreenSI l'a donné à plusieurs autres IA avec la transcription originale. Il leur a demandé de vérifier les erreurs en croisant à l'envers. Il y en avait très peu. C'était des erreurs d'attribution quand un candidat citait un autre sans donner son nom (il fallait se rappeler qui venait de dire ça). La tâche de vérification pour l'humain est alors extrêmement réduite avec ce consensus des IA. Ceci démontre que l'on garde la traçabilité pour des vérifications si besoin.
Mais l'intérêt d'un LLM ce n'est pas juste d'avoir la synthèse d'un débat pour gagner du temps.
On peut aussi lui demander avec de nouveaux prompts (les parties en italiques sont des extraits des réponses de l'IA) :
- De tout remettre par thème et non par candidat, ce qui change tout quand on cherche à se faire une opinion sur les retraites plutôt que sur un homme.
- D'avoir une comparaison ligne à ligne des sept positions sur une même question, y compris lorsque la réponse arrive quarante minutes après la question.
Par exemple sur un sujet transverse comme la souveraineté qui n'était pas un des thèmes. Le mot revient quatorze fois, employé par les sept, et l'IA analyse qu'elle recouvre cinq choses différentes en fonction des candidats : budgétaire, industrielle, commerciale, énergétique, capitalistique. D'où l'impression de consensus, et le désaccord réel dessous. - De détecter les incohérences de données, entre candidats, ou même pour un même candidat à des moments différents.
La favorite des sondages annonce un « choc de compétitivité fiscal » avec suppression de la C3S, de la CVAE et de la CFE, à 1 h 04. Une heure plus tard, à la question d'un chef d'entreprise la réponse est « on ne peut pas faire baisser le coût du travail » alors qu'on l'avait fait avant. L'IA fait le lien. - Quelles sont les lignes de force ?
Les points qui font consensus, ou les points sur lesquels sept candidats que tout oppose disent en réalité la même chose. C'est la question que GreenSI préfère et qui fait rarement les gros titres . La presse se précipite plus facilement sur les positions radicales.
Pourtant, jeudi, l'IA met en évidence que le consensus est massif sur le diagnostic de la France par tous les candidats, mais quasi inexistant sur les solutions. Le fait remarquable est aussi le décalage avec la salle. Un entrepeneur pose la question sur les charges. Les sept ont répondu sur les salaires. Il y a même des consensus sur les réponses à côté !
Enfin, personne ne remet en question le CIR ou le pacte Dutreil.
L'IA détecte aussi facilement les faux concensus. Par exemple tous les candidats disent "il faut baiser les impôts de production". Mais chacun y voit quelque chose de différent qu'elle explique et contraste. Idem pour "Il faut simplifier". - Quel sont les non-dits : les sujets qu'aucun des sept n'a abordés en trois heures devant le patronat français alors que statistiquement, pour une IA, c'est un sujet fortement connexe ;
Par exemple l'IA détecte que personne n'a parlé du délais de raccordement au réseau électrique,. Tout le monde a cité les normes. C'est pourtant aujourd'hui le principal facteur limitant de la réindustrialisation. Et dans l'informatique on le sait bien avec les délais de construction des datacenters, deux à trois fois plus longs en France qu'aux Etats-Unis.
L'IA pose aussi une question interessante sur les EHPAD, dont personne n'a parlé. Pour l'IA c'est pourtant la suite logique dans le temps du sujet des retraites. Et on connait leurs limites et sous-capacités actuelles.
Toutes ces questions sont donc autant de prompts que l'on peut lancer sur le transcript.
Aucun humain ne peut produire cela en direct devant sa TV.
Aucun journaliste ne peut correler toutes ces informations et poser ces questions dans le flux du débat.
Il est peut-être temps de passer à l'IA ?
Pour les journalistes via leurs prompteurs. C'est presque une évidence qui se revèle à eux que le nom de cet outil qui leur affiche les questions et qui pourrait afficher le résultat de prompts !
Et biens sûr pour les citoyens. Alexa n'est qu'une image d'appropriation. L'usage de l'IA en démocratie c'est exactement là qu'Isaac Asimov entre en scène.
1955 : Multivac choisit un électeur, un seul
© Wikipedia"Franchise" en version originale, rééditée en français sous le titre "À voté", paraît en 1955. Inutile de raconter en détail la nouvelle, elle se lit en une heure. Dans le futur, en 2008, les États-Unis ont renoncé au vote de masse. Le superordinateur Multivac analyse les données du pays et désigne un seul citoyen qui donnera son vote. Puis une fois sélectionné il doit se soumettre à un interrogatoire géant mené par la machine. Cette année-là, c'est Norman Muller, employé sans histoire de Bloomington, Indiana. La machine l'interroge longuement, recoupe ses réponses avec les tendances observées dans le reste de la société, et en déduit le résultat de l'élection. Le scrutin n'a plus lieu d'être. Le Président est nommé par la machine.
Multivac n'est pas une invention gratuite : les DSI à la retraite le connaissent bien, c'est l'UNIVAC. Le 4 novembre 1952, sur CBS, aux côtés de Walter Cronkite, l'UNIVAC de Remington Rand prédit le raz de marée d'Eisenhower à partir d'un échantillon minuscule des tout premiers résultats. Les sondages annonçaient une course serrée. Le résultat paraît si invraisemblable que personne n'ose le diffuser. Ce n'est qu'en fin de soirée que CBS reconnaîtra que la machine avait vu juste depuis le début.
Asimov a extrapolé : si 1 % des bulletins suffisent à connaître le résultat, pourquoi pas 0,001 % ?
Pourquoi pas un seul électeur, bien choisi ? Et qui peut mieux qu'une machine choisir de façon éclairée ?
Il avait bien vu venir l'IA. Elle est matérialisée par une machine, comme pour nous rappeler aujourd'hui que ces datacenters pharaoniques sont bien l'enjeu actuel de l'IA. Il avait aussi vu juste sur le développement des sondages avec le numérique et l'enjeu des données en démocratie. C'est en 2014, que Cambridge Analytica, sous couvert d'une étude, siphonne les comptes et les opinions de millions de comptes Facebook, ce qui influence la campagne de 2016. On est pas loin de l'horizon 2008 d'Asimov et cette manipulation n'était certainement pas la première.
En revanche, en 2026, Asimov s'est trompé sur le mécanisme
En 2026 avec l'IA, la question n'est pas qu'une machine puisse choisir, mais qu'une machine aide chaque électeur à choisir.
Et on comprend mieux le besoin de souveraineté derrière les LLM, pour éviter de retomber dans un nouveau Cambridge Analytica inversé. La manipulation des LLM pour donner l'information aux électeurs, ou pourquoi pas aux journalistes.
La ligne de partage entre Humain et IA devient très nette. L'IA ne connaît pas l'histoire d'un candidat, ne sait pas ce qui mérite d'être en une, et ne contredit personne. Elle fait l'exhaustivité, vérifie la cohérence de base et rien d'autre. C'est peu, et c'est énorme : le résumé humain est un choix, la synthèse machine est une assurance. Une démocratie a besoin des deux et les médias devraient trouver le moyen d'exploiter les deux.
Cela demande quand même des garde-fous, qui ressembleront à s'y méprendre à de la gouvernance de la donnée, parce que c'en est :
- la source prime : la transcription intégrale doit rester disponible et vérifiable, la synthèse n'est qu'une vue ;
- la méthode est publique : on publie la chaîne de traitement et les prompts, comme on publie la méthodologie d'un sondage ;
- la pluralité des modèles vaut pluralité de la presse : trois modèles qui divergent sur une même synthèse, c'est une information en soi.
Soixante-dix ans après la nouvelle d'Asimov, la machine Multivac existe. Elle tient dans un abonnement mensuel à un LLM, si on veut l'exploiter à fond. Sa force, c'est de pouvoir atteindre chaque citoyen avec un niveau de personnalisation et d'analyse, qu'aucune rédaction n'a jamais pu faire pour lui.
Ce test de GreenSI montre aussi que nos outils de démocratie que sont les débats, et les plateaux TV, peuvent fortement évoluer en exploitant l'IA, au service de la démocratie : mieux éclairer le peuple pour qu'il exerce sa souveraineté.