Angine de Poitrine à Paris, retour par la grande porte
La dernière fois qu’Angine de Poitrine s’est produit à Paris, le groupe était encore presque confidentiel, bon pour les toutes petites scènes. Cette semaine, le voilà de retour dans l’Hexagone, cette fois par la grande porte.
La file de spectateurs à pois s’étire jusqu’à la butte Montmartre, obstruant l’entrée des boutiques de souvenirs et des cafés prisés des touristes. Quelques Parisiens s’arrêtent, curieux de savoir qui a réussi à faire déborder l’Élysée Montmartre, et se renseignent sur le groupe. « Angine de quoi ? C’est quoi ? »
En France, Angine de Poitrine n’est pas (encore) aussi connu qu’au Québec, où tout un chacun a entendu parler dans les médias de ce mystérieux succès international, fierté nationale oblige. Mais auprès d’une certaine frange de la population française, celle des mélomanes et des amateurs de genres pointus, Angine de Poitrine fait déjà figure de référence.
« J’ai commencé à écouter parce que ça tournait sur des forums de discussion en ligne », explique Noah Leplet, étudiante de 18 ans, habillée d’un costume à pois de circonstance. « J’ai accroché tout de suite, maintenant c’est mon groupe favori », explique la jeune femme, par ailleurs amatrice de rock alternatif et de métal, qui ne connaît pas vraiment d’autre artiste québécois.
« Quand je présente ça à mes potes, ils me prennent un peu pour une tarée », rigole l’étudiante. « Moi, c’est l’inverse, j’ai montré ça à des potes dont ce n’est pas du tout le style ; avec les interviews en costume, ils ont adoré », explique son frère, Nate.
Les deux jeunes ont bien failli ne pas trouver de billet : ayant manqué la vente initiale, ils ont trouvé des places sur un site de revente, à plus de 300 euros. À ce prix, ils auraient pu acheter un billet pour l’autre artiste québécoise du moment en France, plus grand public. « Mais je préfère vraiment être ici qu’avec Céline Dion », s’amuse-t-elle.
Autour d’eux, quelques autres retardataires essaient de trouver des places à revendre. « Quand on a mis les billets en vente, en avril, c’est parti en quelques minutes », explique Manon Launay, responsable de la billetterie à l’Élysée Montmartre. Avec 1380 places, la salle était clairement trop petite pour l’engouement autour du groupe. « On a programmé deux dates, mais, à avoir su, on en aurait fait beaucoup plus. »
Dans la file, surtout des Français, des Britanniques, des Allemands, des Ukrainiens… « Je les ai déjà vus une fois en festival à Rome », raconte Ana Bozza, une Italienne qui a profité d’un séjour prévu à Paris pour attraper le groupe. « Je trouve ça magnifique, s’émeut-elle. Je les écoute chaque jour depuis un an », explique la quinquagénaire, amatrice de musique.
« Quand j’ai entendu ça, j’étais scotché », explique Philibert Chateau, vieux briscard des concerts de rock qui a « tout entendu » en rock et en expérimental au fil des années. « C’est des gars qui ont l’air d’avoir écouté tellement de trucs, du rock, de l’oriental, de l’électro… », explique le sexagénaire en blouson de cuir et cravate à pois.
Danse irrégulière
À l’intérieur, les spectateurs sont accueillis par VioleTT Pi, un autre musicien québécois donnant dans l’original et l’irrégulier, selon la formule d’un spectateur. L’expérience semble bien plaire au public, visiblement ouvert aux musiques singulières.
Mais l’ambiance monte de plusieurs crans quand les deux extraterrestres pointillés entrent en sautillant sur scène. Quelques minutes avant de commencer à jouer, les deux frères s’amusent avec le public.
Les deux compères — ou consœurs — ne se sont visiblement pas lassés de leur charabia guttural, ponctuant chacune de leurs interventions en interpellant le public. Celui-ci semble même apprendre quelques mots, ou au moins répéter la langue.
Dans la foule, après quelques chansons à rester relativement immobile, le public ne se gêne pas pour se déhancher, adaptant ses mouvements au rythme irrégulier. « Au début, je ne savais même pas comment on allait danser, mais visiblement, ça se danse », s’étonne Leïla Costil, chercheuse dans la vingtaine. Sur les titres les plus reconnaissables, Sherpa ou Fabienk, quelques spectateurs se risquent à chanter avec les musiciens.
Au plus près des musiciens, des spectateurs réalisent bientôt que les alternances de tempo — lent, rapide — se prêtent parfaitement aux « mosh pits », ces mouvements de foule typiques des concerts de rock où les amateurs s’amusent à se rentrer dedans.
Les plus « nerds » ferment les yeux pour apprécier toute la complexité de la musique. « C’est pour compter la métrique », justifie Paul Vignat, économiste et fonctionnaire à la forte carrure. « C’est du sept temps, c’est une dinguerie », s’exclame-t-il.
Essor en France
Impossible de les interroger à ce sujet, mais après leur premier passage en France que les frères Khn et Klek ont connu pour la première fois le succès. En décembre 2025, le groupe s’est produit aux Trans Musicales de Rennes, un festival très scruté en France pour sa programmation d’artistes encore inconnus.
« En général, les groupes qui passent aux Trans Musicales, ce sont des groupes qu’on va retrouver l’été suivant dans les salles et dans les festivals », explique Manon Launay, de l’Élysée Montmartre.
« À peu près personne ne les connaissait quand ils sont passés chez nous », se souvient Jean-Louis Brossard, directeur artistique du festival, familier de la scène québécoise. « Même à l’époque, alors qu’ils n’étaient pas connus, ils ne voulaient pas qu’on les reconnaisse : on leur avait offert un restaurant, ils l’ont mangé dans leur chambre », s’amuse-t-il.
Pendant le festival, les deux musiciens ont participé à un concert filmé pour KEXP, une radio de Seattle elle aussi très reconnue parmi les aficionados de musique émergente. Une fois mise en ligne sur YouTube, en février dernier, la vidéo est immédiatement devenue virale et a définitivement ancré la notoriété d’Angine de Poitrine.
Quelques jours plus tard, le duo donnait un spectacle gratuit au Supersonic, une salle de 150 personnes où jouent habituellement de petits groupes de rock. « Il y avait tellement de monde à cause de la vidéo, j’ai attendu une heure et demie sans pouvoir entrer », raconte Maxime Raymond, un informaticien qui tenait absolument à entrer cette fois-ci.
Brrgggrrrrg
Après avoir joué leur dernière chanson, les musiciens s’éclipsent sans faire de rappel. Le public ne s’en plaint pas ; certains excusent la « barrière culturelle » avec les extraterrestres. « C’était génial, le son était clair et net, ils sont trop forts », admire Charles Arnaud, attablé sur une terrasse de Pigalle après le spectacle.
Autour de lui, il suffit de tendre l’oreille pour entendre d’autres spectateurs imiter les deux musiciens à coups de « pffffffffnnnn » ou de « brrrgrrr » gutturaux. Beaucoup comptent les revoir cet été au festival We Love Green, l’un des plus gros de Paris, avec une capacité de 40 000 personnes, où ils joueront.
« Dehors, en plein air, ce ne sera pas pareil », regrette Charles Arnaud, qui aurait voulu les voir dans une salle « encore plus petite » pour bien entendre les enchaînements de notes. « Mais bon, si ça continue, ce sera la plus petite », s’amuse-t-il, goguenard.