“Aujourd’hui, les emplois qui ont du sens sont les moins rémunérés”
“Open space”, “bullshit jobs” et “sweating system” : nous avons décortiqué trois concepts qui racontent les mutations du travail, à l’occasion de la diffusion de la série “Faire le job”, lundi 17 août sur Arte.
Fanny Lederlin, docteure en philosophie et essayiste, dans le premier épisode de la série documentaire « Faire le job ». Photo Elephant Doc
Par Marie-Hélène Soenen
Publié le 17 août 2026 à 14h14
Management toxique, team building, flex office… La stimulante série documentaire Faire le job regorge de concepts, d’anglicismes et de références à la pop culture, qui sont autant de clés d’entrée dans un monde du travail en mutation. La preuve par trois termes piochés dans ses épisodes, qui traduisent les maux du capitalisme financier.
Open space
« L’aménagement des bureaux peut être considéré comme un véhicule de l’idéologie managériale d’une époque », pose la sociologue Marion Flécher dans le premier épisode, « Jusqu’au burn-out ». Quelles attentes managériales traduisent alors l’open space, ce grand plateau ouvert aussi bruyant que la cafète à l’heure de pointe ? Un extrait de la série Mad Men, de Matthew Weiner, se glisse malicieusement au montage, dans lequel Peggy Olson, fraîche recrue d’une agence de pub new-yorkaise découvre les locaux : open space pour tous… sauf pour les managers. « On nous met loin de l’ascenseur pour qu’on ne s’échappe pas », ironise son nouveau collègue Paul Kinsey. « L’attente managériale est plutôt au surinvestissement et il y a des formes de rappels qui sont faits par les salariés eux-mêmes, souligne Marion Flécher, qui observe dans ces bureaux sans cloisons un « contexte d’observation mutuelle » : « tout le monde voit ce que tout le monde fait sur ses écrans » ou « prend sa pause ». Une organisation spatiale qui incite le salarié à « une démonstration du surengagement au travail ».
Bullshit jobs
L’appellation « emplois à la con », inventée par l’économiste américain David Graeber, traduit la réalité de certains métiers de notre monde ultramoderne : la perte de sens. Le deuxième chapitre, « À quel prix ? », cite la série dystopique Severance, de Dan Erickson, dans laquelle les employés de Lumon Industries effectuent des tâches sans les comprendre. Clin d’œil du réalisateur, le décor des interviews est un open space vide au milieu duquel trône un seul poste de travail, aussi absurde que l’îlot de bureaux tout tassés de la série. La sociologue allemande Sabine Pfeiffer rappelle la double acception de « la valeur du travail » : l’argent qu’il fait gagner, mais aussi ce qu’il apporte à la société et à l’individu. Aujourd’hui, souligne Marion Flécher, « Il faut arbitrer entre le sens et le revenu. Les emplois qui ont du sens sont les moins rémunérés. » L’épisode revient sur le phénomène du big quit ou « grande démission » observé post-Covid aux États-Unis, ou sur celui des bifurqueurs, ces étudiants de grandes écoles désireux de mettre fin à une insoutenable dissonance cognitive en redonnant du sens à leur trajectoire.
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Sweating system
Le troisième épisode, « Seul contre tous », défait le mythe tenace de l’enivrante liberté de l’auto-entreprenariat et fait le pont entre l’économie de plateforme (l’ubérisation) et le sweating system, le tâcheronnat du XIXᵉ siècle. Devenir entrepreneur, et donc son propre patron, tel est le mirage vendu par les plateformes comme Uber ou Deliveroo. Mais les travailleurs n’y ont « aucun droit, rappelle la docteure en philosophie Fanny Lederlin, car ils sont considérés comme des clients de la plateforme ». Un modèle qui favorise la sous-traitance et une précarisation à plusieurs étages, puisque certains sous-louent leurs tâches à des migrants, comme dans L’Histoire de Souleymane, de Boris Lojkine. Et le réalisateur d’invoquer le terrible Sorry we Missed You de Ken Loach pour prolonger la réflexion sur les conséquences : individualisation et dépolitisation des travailleurs, « érosion de l’expérience collective du travail » et de la solidarité.
Faire le job. Série documentaire de Matthias Vaysse (France, 2026). 4 × 17 mn. Inédit. À partir du 17 août
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