On n’est jamais mieux servi que par sa propre filiale. Dans son dernier rapport annuel1, éventé par le Canard Enchaîné et consulté par Caradisiac, l’Autorité de Régulation des Transports (ART) observe une consanguinité industrielle entre les sociétés concessionnaires d’autoroutes et leurs maisons mères.

Sur l’exercice 2024, le pactole des dépenses sur le réseau concédé s’est envolé de 16 % pour atteindre le montant de 1,9 milliard d’euros HT. Ce beau gâteau de travaux fait saliver l’ensemble du secteur du BTP. Sauf qu’à la découpe, les deux mastodontes du BTP, Vinci et Eiffage, maisons mères des principaux concessionnaires autoroutiers se sont réservé les plus grosses parts des travaux.

Consanguinité industrielle et hémophilie financière

Sur le réseau APRR-AREA, détenus par Eiffage, 47 % des marchés ont été attribués à la maison mère (contre 35 % un an plus tôt). Quand Eiffage concourt pour des travaux chez sa filiale APRR, il remporte 37 % des chantiers contre seulement 13 % quand candidate auprès de ses concurrents.

Pas question de se priver non plus chez Vinci autoroutes (ASF-Cofiroute-Escota). La part du "fait maison" bondit de 26 % à 36 % en un an. Là aussi Vinci l’emporte dans 34 % de ses propres appels d’offres, contre 27 % chez les voisins.

Le régulateur a aussi repéré une envolée des avenants financiers accordés en cours de chantiers à ses propres filiales. L’ART constate que les révisions de prix en cours de travaux interviennent plus fréquemment ou pour des montants plus importants lorsque le marché est attribué à une entreprise du même groupe.

Autoroutes : Pour les concessionnaires, les bonnes affaires se règlent en famille

Des appels d’offres faussés ?

Pour les autres acteurs du BTP, le paysage semble plus chaotique. La part qui leur est laissée s’est effondrée à 29 % contre 46 % auparavant. Il faut dire que les 80 % de dépenses consacrées aux enrobés, ponts et panneaux d’affichage sont soigneusement cadenassées par un quatuor (Vinci 27 %, Bouygues 18 %, Eiffage 13 % et NGE 13 %) qui déroule sa partition en mode majeur (71 % des contrats). De quoi préserver une apparente intensité concurrentielle entre les différents acteurs. Mais au final, les concessionnaires autoroutiers confient quasi systématiquement leurs travaux à leurs maisons mères.

Les groupes BTP maison qui supervisent les filiales autoroutières peuvent ainsi proposer un prix très bas lors de l’appel d’offres initial pour remporter le marché face aux entreprises concurrentes, sachant qu’elle pourra réévaluer le montant de la facture globale. De quoi fausser a posteriori l’appel d’offres de départ.

Face à cet entre-soi assumé l’ART se contente d’annoncer qu’elle va maintenir un « contrôle renforcé a posteriori » sur les jolis contrats passés entre Eiffage, Vinci et leurs petits. Tout va bien alors. Les automobilistes apprécieront au moment de payer leur péage. Sous le bitume, le pactole.

1 : « Les marchés et les contrats passés par les sociétés concessionnaires d’autoroutes. Exercice 2024 ».