Les soeurs et comédiennes Catherine et Dominique Frot lors de leur première séance photo à deux pour Paris Match, en 2020.

Les soeurs et comédiennes Catherine et Dominique Frot lors de leur première séance photo à deux pour Paris Match, en 2020.

© Alexandre Isard / Paris Match

Dominique Frot est morte à l'âge de 68 ans. En 2020, les deux sœurs acceptaient de poser ensemble pour notre magazine. Une réunion de famille en toute complicité.

Soeurs et toutes deux comédiennes, Dominique et Catherine Frot n’apparaissaient que rarement ensemble et préféraient mener leurs carrières en parallèle. Ces « meilleures ennemies » avaient tout de même pris la pose ensemble, espiègles, pour Paris Match en 2020, alors qu’elles jouaient pour la première fois ensemble dans le film « Sous les étoiles de Paris ».


« Petites, se rappelle Dominique, nous nous partagions un tableau noir pour faire nos devoirs. Catherine est droitière ; moi, gauchère. Au bout de quelques lignes, nos coudes se frôlaient jusqu’à s’entrechoquer avec brutalité et tout se terminait souvent par des hurlements. » Catherine non plus n’a pas oublié. Elle sourit. « Plutôt que de travailler, se remémore-t-elle, nous faisions des concours de gros mots au tableau. C’était très vivant… » Une seule année sépare Catherine , l’aînée, de Dominique , dite « Dôme », la cadette. Enfants, assure Catherine, elles se ressemblaient comme deux gouttes d’eau : « Je disais toujours que nous étions des sœurs irlandaises. Jusqu’à ce que j’apprenne que l’expression n’existe pas. » Des presque jumelles qui ont été les meilleures amies du monde. Et, parfois, les meilleures ennemies… Toutes deux partagent plus que des souvenirs : un métier, celui d’actrice, et, aujourd’hui, l’affiche d’un film, « Sous les étoiles de Paris », de Claus Drexel . Une situation inédite pour celles qui, jusque-là, avaient soigneusement veillé à se tenir à distance, chacune occupée à tracer sa voie.

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Longtemps, Catherine et Dominique ne se sont fréquentées qu’au téléphone, des conversations passées à faire, défaire et refaire le monde dans le combiné. Avec une règle : ne jamais parler de cinéma. Là-dessus, elles sont encore d’accord. Pour le reste… C’est dans deux voitures différentes que les sœurs Frot sont arrivées au studio de Bry-sur-Marne, où se déroule la séance photo. Pour la première fois, elles acceptent de poser ensemble. Le temps a estompé leur ressemblance, les joues de l’une se creusent là où le visage de l’autre s’arrondit. Dans les allées du studio, la plus jeune court sans cesse. Il lui faut un thé bouillant, puis un deuxième, et encore un autre. De l’eau chaude, de l’eau chaude ! Presque un « running gag », une quête sans fin qui requiert l’attention de tous mais laisse de marbre son aînée.

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Pour ma sœur, reconnaît Catherine, ça a été un peu difficile. La notoriété d’un des membres d’une famille n’est pas toujours une bonne nouvelle pour les autres

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Les yeux rivés au sol, le corps rigide, Catherine patiente, aussi effacée que « Dôme » se montre exubérante… Une retenue qui rappelle son personnage de bourgeoise rangée dans cet « Air de famille » qui a valu à Catherine de recevoir, à 40 ans, le César de la meilleure actrice dans un second rôle. Dès lors, les propositions se sont enchaînées jusqu’à la propulser au rang des actrices françaises les plus courues, celles dont le nom au générique est souvent promesse de recettes. « Pour ma sœur, reconnaît Catherine, ça a été un peu difficile. La notoriété d’un des membres d’une famille n’est pas toujours une bonne nouvelle pour les autres. Pour notre père, par exemple, il est compliqué qu’une de ses filles soit plus célèbre que l’autre. »

A g. Catherine, l’aînée, à 20 ans, élève du Conservatoire national supérieur d’art dramatique. Au centre, les sœurs à 5 ans et demi et 7 ans. A droite, Dominique à 30 ans. La future proviseure de la série « Soda » a déjà tourné « La vengeance du serpent à plumes », de Gérard Oury.

A g. Catherine, l’aînée, à 20 ans, élève du Conservatoire national supérieur d’art dramatique. Au centre, les sœurs à 5 ans et demi et 7 ans. A droite, Dominique à 30 ans. La future proviseure de la série « Soda » a déjà tourné « La vengeance du serpent à plumes », de Gérard Oury.

© DR

Dominique aurait pu être une grande scientifique ou une pianiste renommée. Un père ingénieur, une mère professeure de mathématiques… « Adolescente, raconte-t-elle, je pouvais me perdre des heures dans les équations. J’étais heureuse, mais j’ai compris que mes parents attendaient beaucoup de moi et j’ai très vite éprouvé le besoin de m’y soustraire. Toute ma vie, j’ai eu l’impression de fuir… Alors j’en ai fait mon travail. » Exit, aussi, la musique. « Dominique était une pianiste virtuose, elle aurait pu en faire sa profession », souligne Catherine. La plus jeune décide de suivre l’exemple de la grande : elle entre en classe d’art dramatique au conservatoire de Versailles, au moment où Catherine le quitte pour l’Ecole de la rue Blanche, à Paris. Sa liberté, c’est dans les textes que Dominique va la dénicher : « La littérature est un moyen de résistance. Quand on a la tête dans un livre, on est libre. » Pendant que l’aînée fait exploser le box-office, la cadette se fraie d’abord un chemin dans l’univers moins exposé du théâtre. Après de nombreux rôles à la télévision et au cinéma, elle trouve enfin son rai de lumière grâce à la série « Soda », où elle joue aux côtés de Kev Adams. Aujourd’hui, elles se sentent suffisamment fortes pour relancer le concours ; mais, cette fois, les répliques remplacent les gros mots. Il leur aura fallu trente ans pour se retrouver.

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« Je te vois samedi à l’anniversaire de Suzanne ? » s’enquiert Catherine. Dominique acquiesce. Bien sûr qu’elle viendra pour sa nièce !

Dans « Sous les étoiles de Paris », Catherine incarne Christine, une femme bouffie par le froid et la solitude qui vit sous un pont, et Dominique interprète Minouche, une prostituée excentrique croisée dans le bois de Vincennes. Le film retrace la folle course de Christine à travers Paris pour aider un petit garçon sans papiers à retrouver sa maman. Très marquée par le documentaire « Au bord du monde », Catherine a convaincu le réalisateur d’en faire une fiction aux airs de conte d’Andersen. Les deux comédiennes s’appliquent à défendre ce film dont la sortie a été maintes fois repoussée, au rythme des vagues de l’épidémie de Covid-19. « Jouer ensemble représentait une opportunité de se regarder sans intention et sans attente, analyse Dominique. Nous avons pu ainsi partager une page blanche comme si nous ne nous connaissions pas. » « Nous nous sommes surtout beaucoup amusées, renchérit Catherine. Le fait d’être totalement grimées et déguisées faisait écho à nos jeux d’enfants. »

De leurs choix de cigarettes – fines chics pour l’aînée, roulées plus roots pour la cadette – à leurs garde-robes, les deux femmes cultivent leurs différences. Mais il suffit que le photographe leur demande de prendre la pose pour qu’elles retrouvent la désobéissance espiègle qui les soudait petites, quand l’une était le double de l’autre et vice versa. Des phrases lancées au hasard qui semblent extraites d’un scénario de film sans queue ni tête, mais toujours d’une grossièreté délectable. Une sorte de joute verbale à mi-chemin entre Ionesco et Coluche, dont elles seules connaissent les règles, et qui, agrémentée de grimaces salées, fait hurler de rire l’assistance. Le numéro touche à sa fin, c’est le moment des adieux. Pas de bis, mais un rendez-vous lancé à la volée : « Je te vois samedi à l’anniversaire de Suzanne ? » s’enquiert Catherine. Dominique acquiesce. Bien sûr qu’elle viendra pour sa nièce ! « Je lui ai acheté la même paire de boucles d’oreilles que moi. Ça lui plaira, tu crois ? »

Tomber de rideau, la vie reprend ses droits. Les sœurs Frot repartiront comme elles sont venues, chacune de son côté dans de noires berlines. Catherine en direction des beaux quartiers de la rive gauche, Dominique vers son arrondissement populaire du nord-est de Paris, un chocolat chaud à la main : le stock de thé est épuisé. 

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