Charles Sapin sur France Inter : une tragédie en 3 actes | Les Inrocks
Le directeur adjoint de “Valeurs actuelles” n’officiera plus sur les antennes de France Inter. De son recrutement à son retrait, Charles Sapin aura concentré en quelques semaines les fractures qui traversent aujourd’hui l’audiovisuel public.
Il devait incarner le pluralisme politique sur France Inter. En trois semaines, Charles Sapin aura surtout cristallisé les tensions autour de l’audiovisuel public, provoqué deux jours de grève et contraint la direction de Radio France à revoir sa copie. Retour sur une rentrée qui a viré au bras de fer.
Acte I : l’arrivée qui ne passe pas
Tout commence le 26 août. À quelques jours de la rentrée de France Inter, la direction annonce à sa rédaction l’arrivée de Charles Sapin dans la matinale dominicale. Le journaliste, passé par Le Figaro ou Le Point, vient tout juste d’être nommé directeur adjoint de la rédaction de Valeurs actuelles, média avec lequel il collabore de longue date. Il doit livrer chaque dimanche, vers 7 h 40, un éditorial politique de deux minutes trente. Le choix provoque immédiatement l’incompréhension. La Société des journalistes de France Inter et plusieurs syndicats dénoncent le franchissement d’une “ligne rouge”, pointant notamment les condamnations judiciaires de Valeurs actuelles, dont celle pour l’affaire de la caricature de Danièle Obono. La direction défend au contraire un choix de “pluralisme”, particulièrement important à l’approche de l’élection présidentielle de 2027.
Le 30 août, Sapin prend l’antenne pour la première fois. Son édito porte sur la dette et les inconnues de la présidentielle. Rien qui ne déclenche de nouvelle polémique. Mais la contestation ne retombe pas. Le 1er septembre, lors de la réunion mensuelle entre la direction et la rédaction, Céline Pigalle, directrice générale de France Inter, tente de désamorcer la colère, accompagnée de l’intéressé. Sans réussite. La réunion est tendue. Derrière le cas Sapin, une question apparaît déjà : jusqu’où le pluralisme doit-il aller sur une antenne de service public ? Le choix de Sapin ne serait-il pas aussi une manière de donner des gages aux contempteur·rices de l’audiovisuel public, quelques mois après la commission d’enquête parlementaire qui avait reproché à Radio France son manque de neutralité ?
Acte II : le symbole devient conflit social
Le 2 septembre, l’assemblée générale des salariés de Radio France adopte à l’unanimité une motion demandant à la direction de renoncer à son recrutement. L’intersyndicale menace de déposer un préavis de grève. La direction, elle, ne bouge pas. Dans un message aux salarié·es, le directeur éditorial Vincent Meslet défend le principe d’indépendance éditoriale : Sapin doit, selon lui, être jugé sur ses chroniques, pas sur le “symbole” que représente son journal. Un article de Blast paru quelques jours plus tard rappellera pourtant que Sapin saurait difficilement être désolidarisé de sa rédaction.
Le 6 septembre, Sapin signe son deuxième éditorial sur France Inter et fait ses débuts dans “Le Duel”, sur Franceinfo TV, face à Rokhaya Diallo. Quelques jours plus tard, les syndicats de France Télévisions dénoncent à leur tour son recrutement, notamment comme éditorialiste de “Avant le 20 heures”. Puis viennent les 13 et 14 septembre. La grève perturbe fortement plusieurs antennes de Radio France. Devant la Maison de la radio et de la musique, une centaine de personnes se rassemblent. Le 15 septembre, les salariés votent le principe d’une nouvelle journée de mobilisation pour le 21. La direction tient toujours.
Acte III : le compromis impossible
Le 17 septembre, Céline Pigalle tente une sortie de crise. L’éditorial politique de Charles Sapin serait supprimé au profit d’un débat contradictoire. Une façon pour la direction de maintenir sa volonté de faire entendre une sensibilité politique différente tout en répondant à la contestation interne. Les syndicats refusent, jugeant les contours de la proposition trop flous et le maintien d’une présence hebdomadaire rémunérée problématique. Sapin refuse à son tour. Le 19 septembre, il annonce sur X que la direction de France Inter lui a confirmé la suppression de son éditorial. Il dénonce une “mécanique de disqualification” et estime que Radio France a “rendu les armes” face aux syndicats et aux artistes mobilisé·es contre lui.
La direction prend acte de son départ et assure que “ce n’est une victoire pour personne”. Le préavis de grève du 21 septembre est levé. Le feuilleton s’achève donc sans véritable résolution. Les salarié·es ont obtenu le retrait qu’ils réclamaient. Charles Sapin considère avoir été écarté sous la pression. La direction a dû renoncer à sa formule initiale, sans remise en question de sa ligne directrice. Reste le principal sujet, désormais débarrassé de son nom propre : qu’est-ce que le pluralisme sur le service public ? La direction de France Inter avait voulu l’incarner par une nouvelle voix d’extrême droite. La contestation aura tenté de montrer que la question n’avait pas lieu d’être, en dépit des attaques, le pluralisme étant déjà incarné par l’ensemble des journalistes sur ses antennes. Après trois semaines de crise, Charles Sapin n’est plus à France Inter. Mais les désaccords ayant provoqué son arrivée comme son départ demeurent.
- cafeyn