Ils ont déjà vécu cinq grands championnats ensemble. Tokyo 2021, Louvain 2021, Wollongong 2022, Glasgow 2023 et Paris 2024. Montréal sera le sixième chapitre d'une histoire qui n'a pas toujours été aussi simple qu'elle peut le paraître aujourd'hui.

Car faire cohabiter Wout van Aert et Remco Evenepoel sous le maillot de l'équipe nationale n'a jamais été une évidence. "Ce sont deux champions très ambitieux", résume un ancien membre du staff belge, qui a suivi de très près l'évolution de leur relation pendant plusieurs années.

La grande différence entre 2021 et aujourd'hui tient surtout à l'évolution d'Evenepoel. "Remco a gagné en maturité. Il a davantage d'expérience et il se comporte davantage comme un vrai leader, pas comme quelqu'un qui veut gagner à tout prix. Avec Wout, ils s'entendent mieux qu'avant."

Leur duo qui portera une partie de la pression belge lors de la course en ligne de dimanche s'est construit en cinq étapes.

1. Tokyo 2021, le premier couac

Tout commence réellement aux Jeux de Tokyo en 2021. Quelques jours après avoir remporté trois étapes du Tour de France, dont celle du Ventoux, un chrono et les Champs-Élysées, Wout van Aert débarque au Japon avec le statut de meilleure chance belge de médaille. Evenepoel dispose également d'une certaine liberté, notamment dans le terrible Mikuni Pass. Mais le scénario ne tourne pas vraiment comme prévu.

Evenepoel se montre très actif à 50 kilomètres de l'arrivée, avant même la montée décisive et dépense beaucoup d'énergie en suivant différents mouvements. Lorsque la course explose dans le Mikuni, il ne parvient plus à accompagner les principaux favoris. Van Aert, lui, reste dans le match. Mais il doit gérer quasiment seul la succession d'attaques et finit par décrocher l'argent derrière Richard Carapaz.

"Remco n'était pas à son meilleur niveau là-bas, se souvient notre interlocuteur. Il avait beaucoup de doutes sur lui-même. Ce n'était pas du tout le Remco qu'on voit aujourd'hui."

Van Aert ne chargera d'ailleurs jamais son compatriote après la course. Mais Tokyo constitue déjà un premier apprentissage dans la difficulté pour ce duo encore naissant.

La première association entre Van Aert et Evenepoel, à Tokyo, n'avait pas été concluante.
La première association entre Van Aert et Evenepoel, à Tokyo, n'avait pas été concluante. ©PDV

Deux mois plus tard, tout bascule. Le Mondial se déroule en Belgique, à Louvain, et, cette fois, la hiérarchie semble beaucoup plus claire. Toute l'équipe est construite autour de Van Aert, immense favori devant son public. Evenepoel accepte publiquement le plan. "Je suis à 100 % derrière la tactique et je vais me donner complètement", explique-t-il avant la course.

Mais, sur la route, le Brabançon a des fourmis dans les jambes. Il se glisse très tôt dans les mouvements, met la pression sur les adversaires puis roule encore énormément en faveur du collectif belge. Julian Alaphilippe finit pourtant par s'envoler. Et Van Aert ne peut faire mieux qu'une onzième place.

Quelques jours plus tard, la frustration remonte à la surface. Invité d'Extra Time Koers, Evenepoel explique qu'il avait, selon lui, les jambes pour gagner. "J'aurais pu devenir champion du monde. C'est une occasion manquée", estime-t-il. Il raconte également avoir demandé avant la course s'il aurait lui-même sa chance.

Des déclarations qui passent mal auprès de Van Aert, lequel rappelle que la tactique avait été décidée collectivement. "Louvain n'a pas été simple pour Sven Vanthourenhout, confirme notre témoin. La situation était compliquée. Il y avait énormément de spectateurs, beaucoup de bruit, et notre communication dans l'équipe n'a pas marché comme prévu."

D'autant qu'Evenepoel n'a pas toujours fait les choix les plus judicieux. "Remco a fait certaines choses qui n'étaient pas intelligentes tactiquement, à plus de cinquante kilomètres de l'arrivée."

L'après-course oblige le staff belge à intervenir. Sven Vanthourenhout prend les choses en main et organise notamment des discussions pour rapprocher les deux champions, afin d'éviter que la situation ne s'envenime davantage. "Il a essayé de faire en sorte qu'ils se comprennent mieux. Et cela a porté ses fruits. Avec le recul, cette crise de 2021 a aidé à créer la relation qu'ils ont aujourd'hui."

En 2021, les sourires de façade avaient rapidement laissé place à de la tension.
En 2021, les sourires de façade avaient rapidement laissé place à de la tension. ©NVE

3. Wollongong 2022, la réconciliation

Un an plus tard, le décor est totalement différent à Wollongong. Cette fois, plus question d'un leader unique. La Belgique assume deux cartes. Avant le Mondial australien, Van Aert et Evenepoel apparaissent même ensemble devant la presse pour afficher leur unité. Lorsque Wout est interrogé sur sa volonté de collaborer avec Remco, il plaisante : "C'est comme lors d'un mariage : il faut dire oui."

La Belgique semble avoir compris comment exploiter les différences entre ses deux cartes, qui sont complémentaires. Evenepoel peut attaquer de loin. Van Aert peut attendre un final plus resserré et miser sur son sprint.

"Remco a joué très intelligemment à Wollongong, analyse notre témoin. Il est parti tôt et Wout était bloqué derrière par le jeu d'équipe."

Van Aert termine quatrième mais célèbre pleinement la victoire de son compatriote. "Le fait d'avoir passé une période assez longue et très intense ensemble, loin de la Belgique, a aussi aidé à vivre davantage ensemble et à construire une meilleure relation."

Van Aert avait chaleureusement félicité Evenepoel après son titre mondial à Wollongong.
Van Aert avait chaleureusement félicité Evenepoel après son titre mondial à Wollongong. ©JDM

4. Glasgow 2023, une vraie cohabitation

Le quatrième épisode est beaucoup moins spectaculaire. Mais pas moins intéressant. À Glasgow, Van Aert et Evenepoel arrivent une nouvelle fois comme deux des principales têtes d'affiche belges. Avec Jasper Philipsen, ils forment même un trio de leaders aux profils très différents.

Avant la course, Van Aert assume totalement ce partage des responsabilités. "Jasper et Remco ont montré davantage que moi ces trois dernières semaines, reconnaît-il. Nous avons trois profils différents. C'est aussi plus facile pour nous parce que nous pouvons jouer plusieurs cartes."

Sur la route aussi, les automatismes semblent désormais beaucoup plus naturels. Dans le final, Van Aert prend directement des nouvelles d'Evenepoel et Philipsen pour savoir où en sont ses deux autres leaders. "On a parlé brièvement à cinq tours de l'arrivée, je pense. Ils m'ont tous les deux dit qu'ils souffraient déjà."

À partir de là, plus besoin de longues discussions : Van Aert comprend qu'il devient la meilleure chance belge et joue sa carte. Il termine deuxième derrière Mathieu van der Poel.

Evenepoel ne cherchera pas davantage d'excuses après l'arrivée. "C'était difficile. Avec le recul, le parcours me convenait sans doute un peu moins. Comme équipe, je pense qu'on a bien couru." Van Aert va dans le même sens après l'arrivée : "Je n'ai pas fait d'erreur et j'avais une équipe très forte autour de moi." Sans regrets ni faux-semblants. La preuve, surtout, d'une entente qui ne cesse de s'améliorer.

Lors des Mondiaux de Glasgow, l'atmosphère était détendue entre les deux hommes.
Lors des Mondiaux de Glasgow, l'atmosphère était détendue entre les deux hommes. ©JDM

5. Paris 2024, la complicité

À Paris, en 2024, les images parlent presque autant que les résultats. Sur le contre-la-montre, Evenepoel décroche l'or tandis que Van Aert prend le bronze. Les deux Belges partagent le podium, se chambrent et affichent une complicité difficilement imaginable trois ans plus tôt.

Sur le chemin du retour vers la Belgium House, les deux coureurs se retrouvent côte à côte dans la navette des médaillés et se chambrent devant les caméras. Lorsqu'on demande à Evenepoel quelle superstar il aimerait rencontrer au village olympique, il répond en souriant : "Wout van Aert !"

Un signe de l'évolution de leur relation. Remco explique même qu'ils s'envoient désormais davantage de messages et que leurs blessures respectives les ont rapprochés. Quelques jours plus tard, leur complémentarité atteint probablement son sommet lors de la course en ligne.

Lorsque Mathieu van der Poel attaque dans Montmartre, Van Aert se place immédiatement dans sa roue. Le Campinois neutralise le principal danger pour la Belgique. Plus loin, Evenepoel trouve son moment. Il attaque, rejoint les hommes de tête puis s'envole seul vers un deuxième titre olympique.

Le podium partagé après le chrono de Paris (Evenepoel en or, Van Aert en bronze) reste un moment fort pour les deux Belges.
Le podium partagé après le chrono de Paris (Evenepoel en or, Van Aert en bronze) reste un moment fort pour les deux Belges. ©VKA
guillement

Leur relation est surtout professionnelle mais ils s'entendent bien.

"Ce jour-là, on a vu que Wout était vraiment, vraiment heureux de voir Remco gagner. Là, c'était une relation complètement différente par rapport à 2021."

De là à parler de véritable amitié entre les deux hommes ? Il ne faut pas exagérer. "Ce n'est pas un secret : ce ne sont pas de vrais amis. C'est surtout une relation professionnelle. Mais ils s'entendent bien et ils ont appris à travailler ensemble."

Un constat qui résume peut-être parfaitement l'évolution d'un duo qui fonctionne. Sera-ce encore le cas dimanche à Montréal ? Réponse sur le coup de 21 h 30, heure belge. Mais une chose est déjà certaine : les deux hommes qui vont se retrouver sous le maillot belge ne sont plus ceux qui s'étaient quittés fâchés après Louvain.

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