Comment parler de la pédocriminalité aux enfants ? "En ne posant aucun tabou sur l'intimité et la sexualité" dès la naissance
Lili a six ans. Il y a quelques semaines, elle a confié à sa maman avoir vu "le zizi de Thomas" à l'école. Manon, 35 ans, a décidé de ne pas la gronder, mais lui a rappelé "qu'il ne fallait pas y toucher". Une recommandation maternelle qui en accompagne d'autres, comme "de faire attention à ne pas montrer sa culotte en robe" ou de "donner son accord pour être essuyée aux toilettes ou lavée par une autre personne, même un ami". La mère de famille n'est pas inquiète pour sa fille, mais plante d'ores et déjà de petites graines préventives.
Selon une enquête d'Amnesty International, en Belgique, 48 % des victimes de violence sexuelle y ont été exposées avant l'âge de 16 ans. L'actualité l'illustre tristement, comme, récemment, la mort et le viol de la petite Lyhanna, 11 ans, en France. "Rappelons que 90 % des violences sexuelles ont lieu dans le milieu familier de l'enfant, famille, amis ou personnes connues, argue le Pr Emmanuel De Becker, chef du service de psychiatrie infanto-juvénile des Cliniques universitaires Saint-Luc. Il existe des prédateurs sexuels, mais il faut attirer l'attention des enfants sans discours alarmiste qui leur ferait considérer la société comme dangereuse." Un travail d'équilibriste pour les parents et l'ensemble des adultes qui orbitent autour de nos mineurs.
Pédocriminalité en ligne : le Parlement européen modifie la dérogation à la vie privéeNénette, cucul et zigounette où comment nommer les parties intimes
"Je parle d'intimité mais pas de sexualité avec mes enfants depuis leurs 2 ans. Quand je changeais ma fille sur la table à langer, je lui disais que sa nénette et son cucul sont à elle, que personne ne peut y toucher, partage Céline, maman d'une fillette de 5 ans et d'un garçonnet de 2 ans. Maintenant, on lui demande aussi de fermer la porte aux toilettes et on explique à son petit frère de la laisser seule." Pour Romuald Jean-Dit-Pannel, professeur universitaire de psychopathologie en France, ce réflexe est le bon. "À ces âges, l'intimité n'a rien de sexuelle. Elle est sensorielle, et reliée à l'anatomie. Cette intimité n'est pas n'importe où ou n'importe quand, elle se joue dans des espaces-temps délimités dès les premiers soins."
Pour l'universitaire, le pot, le change ou le bain doivent se faire à l'abri des regards, à l'instar du comportement de l'adulte. Une manière d'instaurer progressivement la notion d'intimité, de consentement et d'intégrité physique, à soi et à l'autre. La découverte du corps y participe également. "Commencer très tôt à nommer les parties intimes avec les vrais mots est une bonne chose. Il n'y a pas de honte à dire le pénis, la vulve ou l'anus à un bébé ou à un enfant", défend Simon Orenbach, psychologue. "L'enfant reçoit ce langage d'un point de vue purement physique, c'est l'adulte qui le voit connoté", ajoute Romuald Jean-dit-Pannel.
Selon Emmanuel De Becker, la nomination des parties est cruciale, bien au-delà des mots choisis. "Le langage infantile est rempli de diminutifs et de surnom. Les zézette, pépette, zizi, zigounette seront compris. Il faut à tout prix éviter un Voldemort de l'intimité ou de la sexualité, particulièrement dommageable."
Une affaire de "pédophile en série" secoue la FranceL'école du consentement dès la petite enfance
Manon et Céline n'obligent aucun contact physique avec leurs enfants, surtout avec des personnes extérieures. Les deux mamans demandent préalablement leur accord dès lors qu'il faut toucher à leur intimité. "Comme ça, si quelqu'un la touchait sans lui demander, elle saurait que ce n'est pas normal", affirme la seconde. Les soignants soutiennent cette habitude. "L'enfant doit pouvoir se dire que s'il veut, il peut demander de l'aide à un adulte. En aucun cas, l'adulte ne doit l'obliger. Il faut aussi respecter les difficultés parfois rencontrées par l'enfant à rentrer en contact avec un adulte qu'il ne juge pas de confiance, par exemple, parce qu'il le connaît peu. Le forcer à faire un câlin ou une bise à une grande tante qu'il ne voit jamais, au lieu de dire bonjour de loin, va lui apprendre à faire plaisir à l'adulte, même si, intimement, il a une réserve", développe Romuald Jean-Dit-Pannel. En lui donnant la capacité de choisir, sans pour autant négliger la politesse, le mineur apprend qu'il peut dire non et perçoit comme un signal d'alerte un contact inapproprié et non consenti.
Les comportements vécus à l'intérieur de la maison servent aussi de repères. Manon se promène nue devant sa fille, mais se montre réticente à l'idée de la voir dormir dans le même lit que le père, son ex-mari. "Elle m'a déjà dit qu'au réveil, elle avait vu son zizi dépasser du pyjama", regrette-t-elle amèrement. Le chef de service de Saint-Luc préconise l'instauration d'un cadre dès l'entrée à l'école de l'enfant. "C'est un âge où il est bon de dissocier l'intimité de chaque personne du foyer, car il peut être dur de comprendre ensuite que, chez une copine ou en camp, déambuler nu ou partager sa douche ne se fait pas. Il saura déceler aussi un comportement inapproprié si un autre adulte venait à se dévêtir devant lui."
À quoi ressemble une animation à l'éducation à la vie affective et sexuelle ? "C'est un espace de parole où les élèves peuvent déposer leurs questions"En résumé, la prévention démarre dès la naissance, à travers l'éducation. Le cadre, et le dialogue, doivent rapidement trouver une place dans la relation parents-enfants, en tenant évidemment compte de ses capacités de compréhension et de gestion émotionnelle. Parler, en somme. "Et rapidement lui inculquer que les secrets désagréables, qui font mal, qui font peur, qui interrogent doivent être rapportés, considère le psychologue. Dans une famille qui aura parlé d'intimité et de sexualité dès l'enfance, l'ado n'aura ensuite pas de mal à en parler à l'adulte, qui mettra petit à petit les mots sur les dangers."
Rester ouvert à l'échange avec son enfant devenu ado
À l'adolescence justement, parler sexo n'est pas toujours évident. Les jeunes se tournent davantage vers leurs pairs et vers le net pour s'informer, finissant fréquemment par tomber sur de la pornographie. Pour Simon Orenbach et Sophie Maes, psychiatre, il n'est pas efficace de les punir. "Plutôt se montrer disponible pour en parler sans malaise, donner des références, des ressources, regarder ensemble des contenus, souligne la médecin. Et comprendre que le jeune a besoin d'en parler à l'extérieur, dans des collectifs. L'école, l'associatif, les pairs… Il y apprend d'autres codes, la séduction, le flirt, les limites. Ce qu'il ne pourra pas faire dans l'entre-soi de la famille."
La pédocriminalité et les violences sexuelles ne s'abordent ainsi pas de but en blanc, mais bien pas à pas en privilégiant la prévention par le respect du corps et de soi. Un travail de longue haleine que tous les acteurs doivent mener conjointement, au rythme de l'enfant puis de l'adolescent qui doit toujours savoir à quelle personne de confiance ou à quel référent en parler. Un cadre encore fragile selon nos interlocuteurs, qui regrettent que l'éducation sexuelle et affective (EVRAS) soit peu présente dans les programmes. Sophie Maes invite la société entière "à protéger, en défendant la frontière entre la sexualité juvénile et la sexualité d'adulte, avec des relations appropriées à la tranche d'âge." Aussi, prévenir la pédocriminalité et limiter les risques ne revient pas à transmettre les peurs parentales aux enfants, ou à les laisser sous cloche mais à leur donner les mots, les repères et la confiance nécessaires pour savoir dire non et se confier.
"L'éducation sexuelle est essentielle dans le cadre scolaire"Des supports pour briser la glace
Pour aborder ces sujets délicats, les adultes peuvent aujourd'hui s'appuyer sur une multitude de supports. Simon Orenbach, psychologue, est aussi auteur de livres pour enfants, édité chez Lion Z'Ailé. "Utiliser le côté ludique, jeu, humour pour parler aux enfants fonctionne très bien. Prenons la métaphore dans la narration. L'histoire d'un chat qui, pas content d'avoir été caressé, se met à griffer. On peut ensuite rapporter ça à la vie de tous les jours." Le Pr Emmanuel de Becker corrobore : "Ce sont des supports de transmission pertinents, car, pour rencontrer un enfant, on joue, on dessine, on chante. Ça permet de ne pas faire d'effractions dans les représentations de l'enfant, en passant par d'autres personnages."
Si le livre et la chanson sont recommandés pour les petits, à l'adolescence, les images et vidéos prennent le relais. "On regarde et on en parle, reprend Simon Orenbach. C'est aussi une porte ouverte à ces âges pour présenter les associations et les bons numéros de la protection de l'enfance." Ce sera le cas dans plusieurs établissements scolaires de la Fédération Wallonie-Bruxelles en septembre. Des classes regarderont le film Vigilante, réalisé par Olivier Pairoux avec Eddy de Pretto, qui sortira en salle le 9 septembre. Le film raconte la traque de pédocriminels sur les réseaux sociaux par des citoyens. À travers celui-ci, les enseignants pourront traiter plusieurs thématiques : la justice, la pédocriminalité, la protection numérique… Des échanges qui trouveront peut-être un écho au repas familial qui suivra.
Evras: sexe, fantasmes et risquesQuelques références pour adultes et enfants
- Kiko et la main, livre élaboré par le Conseil de l'Europe et Respecte mon corps de Catherine Dolto. Pour les 3 à 7 ans
- Collection Les petits illustrés de l'intimité, de Mathilde Baudy et Tiphaine Dieumegard. Dès 4 ans et jusqu'à l'adolescence
- Parle à quelqu'un de confiance, vidéo du Conseil de l'Europe disponible sur Youtube. Pour les 9 à 13 ans
- #Adosexo, de Camille Aumont Carnel. Dès 15 ans
Pour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.