Dans “Abdallah superstar”, Iman Ahmed enquête sur un continent englouti | Les Inrocks
Sur les traces d’un père mystérieux, la jeune autrice signe un beau premier roman baigné d’une musique pop qui a enflammé Djibouti dans les années 1990.
C’est plus fort que nous : on arrête parfois la lecture d’Abdallah superstar pour aller rechercher sur YouTube les clips qui y sont décrits. On tombe sur un concert, quelque part dans les années 1990, à Djibouti. Le son est un peu chaotique et, sur scène, un grand jeune homme électrise la foule. C’est Abdallah Lee, immense star de l’époque en Afrique de l’Est. Bienvenue dans le premier roman d’Iman Ahmed.
Deux ans après la mort de son père, l’autrice a découvert que dans une autre vie il avait été producteur de musique pop à Djibouti. Ce genre très singulier, qui a eu son heure de gloire durant la guerre civile, est né grâce à des jeunes gens qui ont eu envie de transformer des mélodies traditionnelles d’Afrique de l’Est avec des synthétiseurs et des boîtes à rythmes.
“Prendre conscience que mon père, immigré et handicapé, était trop stylé”
Le père d’Iman Ahmed, passionné de technique et d’informatique, a participé à sa naissance en fondant un studio d’enregistrement où il a côtoyé Abdallah Lee. Il a ensuite créé une chaîne YouTube où il a posté clips et captations de lives – précieuses archives que sa fille a explorées.
Quand on lui parle de nos allers-retours entre clips et lecture, elle sourit : “Vous avez fait ça ? J’espère en effet que les lecteurs auront envie d’aller voir, au-delà de la musique, l’ambiance d’un concert. Mais je ne voulais pas faire quelque chose de didactique, il n’y a ni playlist ni QR code.”
Iman Ahmed est ainsi partie à la recherche d’un continent englouti, une musique sans nom qui a enflammé Djibouti dans les années 1990, restée mythique là-bas, largement inconnue ici. Ce qui questionne notre regard d’Occidentaux·ales.
“Moi-même je me remets en question. Pourquoi n’ai-je jamais imaginé que pouvait exister une musique électronique djiboutienne ? Alors que, bien sûr, il y en avait dans les années 1990 partout, y compris en Afrique de l’Est. La France m’avait mis en tête que le pays d’où je venais avait forcément une musique moins moderne que ce qui se faisait ici. Ce qui m’a fait du bien, c’est de prendre conscience que mon père, immigré et handicapé, était trop stylé.”
“À Djibouti, j’ai l’impression que tout m’échappe”
Née en 1994 à Djibouti d’un père djiboutien et d’une mère française, l’autrice a 6 ans à son arrivée en France, ses parents ayant décidé de s’installer ici à la suite de l’accident cérébral ayant rendu son père aphasique. Aussi, ce livre est avant tout un livre sur la perte. Perte du père, du langage, d’un pays, d’une musique. C’est aussi un retour sur l’enfance, car Iman Ahmed est rentrée à Djibouti pour questionner sa famille et les amis de son père.
Ce qui devait être au départ une enquête journalistique est finalement devenu un beau roman intime, et un retour au pays natal qui casse les codes du genre : “J’ai lu pas mal de livres de retour en forme de quêtes identitaires, et je ne m’y retrouvais pas. Les gens se sentaient complets quand ils rentraient sur les lieux de leur enfance, et moi c’était l’inverse. À Djibouti, j’ai l’impression que tout m’échappe. Je me sens toujours en train de tenter d’attraper quelque chose qui se déplace d’un centimètre. Et c’est très bien comme ça. Je me suis dit qu’on pouvait écrire sur le retour de cette manière-là.”
Ce livre est aussi le récit d’une belle relation père-fille où le langage, ou plutôt le non-langage, est au centre : “Je me souviens du moment où il réapprenait à parler, un moment difficile. Moi, je le comprenais, mais il cherchait souvent ses mots. C’est ce qui m’a le plus marquée. On voyait tout l’exercice mental que ça demandait, et parfois, le mot, il ne le trouvait jamais.”
Abdallah superstar d’Iman Ahmed (Actes Sud/“Domaine français”), 160 p., 16 €. En librairie le 26 août.
- cafeyn