Décès de l’artiste Bernard Pagès : de Contes au monde de l’art international, l’empreinte monumentale d’un homme discret
« Là, j’ai une scie à ruban pour la découpe du bois. Là, une forge pour former le métal. Un petit marteau-pilon, une presse que j’ai récupérée. Et des outils différents pour souder, meuler, chauffer… »
Et il laisse une empreinte indélébile, dans le monde de l’art comme dans nos paysages.
Natif de Cahors (Lot), celui qui s’était établi dans l’arrière-pays niçois dans les années 1960 - à Coaraze d’abord puis à Contes où il vivait depuis avec son épouse, la romancière Maryline Desbiolles -, pensait l’art comme la nature. Partout. Ses œuvres immenses habillent des ronds-points, des bibliothèques, des écoles d’art, des parcs.
À Contes, à Nice, à Antibes, ses œuvres dans le paysage
À Contes, sa Passerelle du Millénaire, pont métallique, enjambe le Paillon. À Nice, son Vent debout, fait de poutrelles aiguisées, se dresse sur la route 6 202. À Antibes, sa Colonne à la mer, composée de blocs de pierre face à la Méditerranée, a fait couler beaucoup d’encre et lui a valu quelques noms d’oiseaux.
Pas de quoi inquiéter l’artiste, qui s’amusait plutôt, restait curieux toujours, de ce que pouvaient bien provoquer son travail.
« Ils disent parfois des choses auxquelles je n’ai pas pensé moi-même, c’est intéressant », résumait-il, quand on l’interrogeait sur la critique, qu’elle soit savante ou populaire. « J’ai été recalé du brevet, du bac, des Beaux-Arts, de tout ! J’avais, je crois, une réelle incapacité à être comme il faut », argumentait-il.
Aide en maroquinerie, peintre en bâtiment, chauffeur de camion, Bernard Pagès avait découvert l’art dans sa vingtaine.
« Un autre rapport aux matériaux »
Au début des années 1960, la visite de l’atelier parisien de l’artiste roumain Brancusi est pour lui une révélation. Ces « outils ordinaires, pas d’instruments de sculpture » lui font penser que ce savoir-faire est « accessible » et ouvre son horizon créatif. Il se forme à l’atelier d’art sacré de Paris, s’essaie à la peinture, au dessin.
La confirmation de son goût pour le pas de côté, ce sera en 1967 à Nice, où il découvre l’exposition des Nouveaux Réalistes. « Un vrai bouleversement. Un autre rapport au matériau. Dès le lendemain, j’ai abandonné la sculpture traditionnelle », résumait-il. Pagès tisse alors des liens avec les avant-gardistes du sud de la France, rejoint le mouvement Supports/ Surfaces, avant de faire sa route en solitaire. Il croise Claude Viallat, Bernar Venet, Noël Dolla, Ben… Il expérimente, adhère, prend du recul.
Mais les liens resteront.
Collègue des débuts, Bernar Venet, plasticien auteur des fameuses Neuf lignes obliques du Quai des États-Unis à Nice, salue aujourd’hui « son œuvre sculpturale très originale et totalement unique, le résultat d’une réflexion sur l’agencement de matériaux différents et sur l’engagement physique de l’artiste dans l’œuvre ».
Bernar Venet : « Il mérite une reconnaissance plus internationale »
Les réalisations de Pagès suscitaient en effet des paradoxes visuels étonnants, tordant le métal, la pierre ou le béton, il semblait souffler le verre ou plier du papier. Et la méthode primait souvent, donnant à son geste la rudesse des travaux manuels ou du monde agricole.
« Je ne le répéterai jamais assez : il mérite une reconnaissance plus internationale », insiste le père de la Fondation Venet du Muy. Saluant au passage « sa réserve naturelle et son attachement à sa région ».
« Il était l’une des grandes figures de l’art contemporain international, qui n’a cessé de remettre en question les frontières entre sculpture et peinture », rappellent François Ceysson et Loïc Bénétière, rendant eux aussi hommage à « un homme exceptionnel d’une gentillesse rare ».
Depuis les années 1980, différentes expositions auront emmené son travail aux quatre coins du monde. Europe, Inde, États-Unis. Le Centre Pompidou, à Paris, le met à l’honneur. Sa première grande rétrospective est présentée au Château Villeneuve, à Vence en 2002. Il est souvent présenté au Musée Picasso d’Antibes. Le Musée d’art moderne et d’art contemporain, à Nice, prévoit également de mettre en valeur des pièces de Pagès lors de sa réouverture.