Découper du Louis Vuitton acheté sur Vinted pour le revendre va coûter une fortune à une marque de "surcyclage"
Acheter sur Vinted n'autorise pas tout. Le tribunal judiciaire de Paris a condamné la marque Kamad Reworked et ses gérants à verser 920 000 euros de dommages-intérêts à Louis Vuitton pour contrefaçon et parasitisme, hashtags Instagram compris.

Depuis 2021, la griffe parisienne Kamad Reworked se présentait en championne de la mode éco-responsable, taillant dans des sacs, valises et draps de bain Louis Vuitton chinés sur Vinted ou aux enchères pour habiller bombers, hoodies et autres t-shirts. Le malletier français n'a pas goûté la démarche et l'a assignée en contrefaçon en juin 2024. Le 17 septembre 2026, le tribunal judiciaire de Paris lui a largement donné raison, comme l'a appris Clubic, et son jugement ne s'arrête pas aux vêtements, puisque des hashtags Instagram, une photo détournée et un podcast un peu trop bavard ont fini par peser dans la balance du juge.
Chez Kamad Reworked, généralement, ça commence par un coup de ciseaux. La marque découpe dans un sac, une valise ou une serviette Louis Vuitton le morceau qui porte un signe de la maison, puis le coud bien en vue sur un vêtement tout simple. Les initiales LV entrelacées s'affichent ainsi sur des t-shirts, la célèbre toile Monogram à fleurs sur des bombers, le damier marron et beige sur des gants, et le nom « Louis Vuitton Paris » sur de petites breloques. Au total, cinq marques déposées par le malletier sont concernées, en comptant un petit personnage cousu sur deux bombers. Le tribunal judiciaire d eParis a recensé au moins 309 produits, vendus de 80 à 250 euros le t-shirt et jusqu'à 950 euros la veste, en boutique à Paris, sur internet et chez des revendeurs, jusqu'en Italie.
Louis Vuitton Malletier a d'abord fait constater ces ventes par commissaire de justice, entre février et avril 2024, sur le site kamad.fr, Instagram et TikTok. Le 22 mai suivant, des saisies-contrefaçon ont visé la boutique parisienne et l'atelier de la marque. Une première assignation a suivi en juin 2024. Une seconde, en février 2025, a visé la société et ses trois gérants, Salomé*, Karim* et Théo*, pour deux bombers ornés d'un personnage à tête polylobée déposé par la maison. Les deux dossiers ont été joints. Le malletier dénonce alors le « dépeçage » de ses produits, parfois neufs, et des pièces grossièrement fabriquées qui écornent son image de luxe.
En face, Kamad Reworked défend un modèle légal à ses yeux. Ses produits sont authentiques, achetés via des circuits identifiés, comme la célèbre plateforme de second main Vinted, et Louis Vuitton aurait épuisé ses droits en les vendant lui-même. Étiquettes « Kamad Paris », certificats d'authenticité et mentions « upcycled from » suffiraient à écarter toute confusion. Précisons que l'upcycled, ou surcyclage, consiste à récupérer des matériaux ou des objets usagés pour les transformer en produits de qualité, d'utilité ou de valeur supérieure.
Le tribunal admet que rien n'indique des faux, et que ces pièces ont bien été mises sur le marché européen avec l'accord du malletier. Mais une fois découpées et cousues ailleurs, elles forment de nouveaux produits, qui exigeaient son autorisation. Et ces étiquettes, loin de dissiper le doute, suggèrent plutôt une collaboration ou un contrôle de la maison.
L'upcycling, ni œuvre d'art ni excuse écologique
Kamad Reworked a aussi joué la carte de l'artiste devant le juge. Ses pièces relèveraient d'une « démarche esthétique et artistique ». Le tribunal n'est pas convaincu. Il relève que la marque n'explique pas en quoi ses créations porteraient la patte de leurs auteurs, et n'y voit que des « modèles de vêtements ordinaires », rendus désirables par les seuls logos. Même originales, elles ne vaudraient pas passe-droit : la liberté de création ne dispense pas de demander l'autorisation du titulaire d'une marque quand on en fait commerce.
Le même sort est réservé à l'argument écologique, Kamad allant jusqu'à affirmer que son geste valorisait l'image du malletier. Mais aucun texte ne fait de l'upcycling une exception au droit des marques, rappellent les juges. Surtout, les factures Vinted et les bordereaux d'enchères montrent que les sacs, valises et serviettes découpés pouvaient être revendus en l'état. En les sacrifiant, Kamad aurait plutôt dopé la demande de neuf au détriment de la seconde main. Le but poursuivi est jugé lucratif, non environnemental, et l'atteinte aux marques serait de toute façon disproportionnée.
Reste l'image de la maison. Les juges retiennent des publications Instagram qui montrent une serviette monogrammée en parfait état réduite en lambeaux, ou une valise en morceaux. Ils notent aussi des finitions parfois hasardeuses et des étiquettes sans composition. À noter que Louis Vuitton visait également un gilet façon pare-balles orné de sa toile, mais le tribunal a écarté ce grief, puisque ses propres collaborations, avec Supreme notamment, ont habitué ses clients aux détournements streetwear. En revanche, une collection lancée après l'assignation, avec un ensemble « Détenu » aux sangles monogrammées façon menottes et un t-shirt « Justice » floqué « Assignation devant le tribunal judiciaire », est lue comme une moquerie de l'action en justice.
920 000 euros et des posts Instagram à effacer
Au-delà des logos, Kamad Reworked a aussi été condamnée pour parasitisme et concurrence déloyale. Le premier consiste à profiter de la notoriété et des investissements d'un concurrent sans en payer le prix ; la seconde, à laisser croire au public qu'un lien unit deux entreprises. Le tribunal a épinglé d'abord quatre utilisations du hashtag #louisvuitton sur Instagram. Même si les vêtements contenaient bien des morceaux Louis Vuitton, ces hashtags servaient surtout à attirer les fans de la marque, sans investir en publicité. Kamad avait aussi repris une photo postée par le directeur artistique de Louis Vuitton, en remplaçant la publicité de la maison en arrière-plan par une réclame Kamad Paris. La marque mettait également en scène ses produits avec des boîtes et sacs siglés. Enfin, une gamme de vêtements affichait « Paris » avec une fleur de la toile Monogram en guise de A. Et une veste « Denim Ornaments », lancée en 2024, reprenait le nom, les arabesques en relief et le bleu ciel d'un modèle du défilé Louis Vuitton printemps-été 2023.
Chiffrer tout ça n'était pas vraiment simple pour le juge. Entre les drops, les séries limitées, les pièces fabriquées à la commande et les factures clients muettes sur les marques, les ventes sont difficiles à tracer. Le tribunal a donc décidé de s'appuyer sur un faisceau d'indices, dont un podcast où Salomé revendiquait un million d'euros de chiffre d'affaires la première année. Il relève aussi que quelques centaines d'euros de produits authentiques suffisent à fabriquer de nombreuses pièces. Il y en a pour 750 000 euros pour la contrefaçon des quatre marques renommées, c'est-à-dire connues du grand public et donc mieux protégées. S'y ajoutent 10 000 euros pour le personnage et 160 000 euros pour le parasitisme, loin des plus de 3,3 millions réclamés par Louis Vuitton Malletier. Les trois gérants, qui ont conçu l'activité, paieront ces dommages-intérêts solidairement avec la société. Karim achetait en effet certains produits à son nom, et Salomé portait les créations dans ses publications Instagram. La société devra encore verser 75 000 euros au malletier en frais de justice, et chaque gérant 15 000 euros.
Les réseaux sociaux auront aussi été au cœur des sanctions. Kamad Reworked et ses gérants doivent effacer les publications montrant les produits en cause, sur les comptes de la marque comme sur leurs propres comptes Instagram, TikTok et Facebook. Passé huit jours après la remise officielle du jugement, chaque jour de retard leur coûtera 500 euros d'astreinte. Pendant trois mois, un résumé de la condamnation devra aussi figurer en haut du site et des comptes Instagram et TikTok de Kamad. Il sera également publié dans deux magazines de mode choisis par Louis Vuitton, aux frais des condamnés, dans la limite de 10 000 euros HT par parution. Côté atelier, fabriquer ou vendre des pièces intégrant des morceaux de produits Louis Vuitton porteurs de ses marques est interdit, sous peine de 1 500 euros par article pendant deux ans, et les produits contrefaisants devront être détruits. Le tribunal a en revanche renoncé à faire récupérer les articles déjà vendus, car faute de traçabilité des ventes, il est impossible de savoir où ils se trouvent. Kamad a la possibilité de faire appel.
*Les prénoms ont été modifiés.
Inscrivez-vous à notre newsletter quotidienne
Recevez un résumé quotidien de l'actu technologique
En cliquant sur s'inscrire, j’accepte de recevoir par email des informations, actualités et offres commerciales de Clubic. Conformément au RGPD, vous pouvez retirer votre consentement à tout moment en cliquant sur le lien de désinscription présent dans chaque email. Pour en savoir plus sur la gestion de vos données, consultez notre Politique de confidentialité