"Cela fait près de vingt mois que j'ai quitté l'hôpital de Panzi. Aujourd'hui, avec la fermeture des aéroports de Goma et Bukavu (deux villes sous administration de la rébellion de l'AFC/M23, NdlR) il faut passer par la capitale rwandaise, Kigali, pour y accéder, ce n'est pas une alternative pour moi", explique Denis Mukwege, prix Nobel de la paix 2018.

Désormais sans lieu d'attache, l'homme vit entre les États-Unis et l'Europe. "Mais l'hôpital fonctionne toujours grâce au professionnalisme et à la détermination du personnel qui a souvent été formé en Belgique. Même si certains sortent de temps à autre pour un séminaire ou un colloque, ils rentrent tous à Bukavu. C'est chez eux, c'est leur travail, c'est là qu'ils savent qu'ils sont utiles. Ce sont des héros qui vivent dans des conditions très difficiles. Personne ne vit en exil pour le plaisir. Je peux vous le dire. J'ai quitté Bukavu avec une petite valise, pensant que ce serait une courte absence. Aujourd'hui, je vis loin de chez moi et ce n'est pas un choix. "

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L'isolement dans lequel vit la région complique encore le travail du personnel de Panzi. "Aujourd'hui, ce qui nous inquiète, c'est notamment l'état des stocks à l'hôpital. Si rien n'est fait, dans deux mois, on risque une rupture des stocks. En 2025, 4 000 victimes de violences sexuelles ont été soignées chez nous. En période de conflits armés, les deux camps commettent des viols et les chiffres de ces violences s'envolent. Selon Ocha (le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies), l'an dernier, il y a eu 220 000 victimes de violences sexuelles au Congo. Essentiellement des femmes et des enfants. Selon cette statistique, un enfant est abusé toutes les 30 minutes".

Le viol, une arme de guerre qui s'internationalise

L'homme qui répare les femmes et l'expertise de son hôpital de Panzi sont devenus une référence dans le monde. Avant la chute de Bukavu, des "délégations de haut rang, venues d'Ukraine ou du Soudan notamment, sont passées par notre hôpital. Aujourd'hui, il faut constater que le viol utilisé comme une arme de guerre se répand à travers le monde du Tigré, au Soudan, en Ukraine ou en Colombie. C'est une arme effroyable qui déstabilise toute la communauté".

Le prix Nobel pointe la responsabilité "essentielle" du Rwanda, "l'agresseur". Il accuse le président rwandais Paul Kagame de s'asseoir sur les règles internationales pour favoriser ses intérêts économiques. "Le chaos congolais ne peut justifier une intervention d'un autre pays sur notre territoire", lâche-t-il en stigmatisant aussi "l'incohérence" de la communauté internationale qui, selon lui, "a les instruments pour mettre fin au conflit mais ne les utilise pas. Il y a surtout la résolution 2773 du Conseil de sécurité des Nations unies, adoptée à l'unanimité (le 21 février 2025, NdlR)". Le texte condamne les offensives du M23 dans l'est de la RDC, appelle au cessez-le-feu, au retrait des troupes rwandaises et à contrer l'exploitation illégale des ressources naturelles et des minerais dans la région.

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Futur candidat président ?

Le gynécologue met en avant le rôle de la Belgique "porte d'entrée du Congo à l'Union européenne. Mais la Belgique, seule, ne peut tout résoudre et elle n'a pas été suivie par l'Union européenne. Elle a même pu se sentir abandonnée". Mais il souligne aussi les failles et les responsabilités du pouvoir de Kinshasa. "Je ne cesse de le dire depuis de longues années, Kinshasa a la responsabilité de protéger sa population, de garantir sa souveraineté nationale. Pour remplir ces devoirs, il faut impérativement réformer l'armée. Il faut arrêter d'intégrer des violeurs dans ses rangs. On ne sécurise pas une frontière avec des hommes qui ne sont pas formés."

Candidat à la présidentielle en 2023, le prix Nobel envisage-t-il de remettre le couvert en 2028 ? "Ce fut une belle expérience." A rééditer ? "Pas dans ces circonstances. C'était un simulacre d'élection. Je m'étonne que la communauté internationale ait accepté ce verdict sans broncher".

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