Des contre-tarifs sur le pétrole seraient-ils vraiment « une catastrophe »?
Danielle Smith a confirmé d'un ton ferme, la semaine dernière, son opposition aux contre-tarifs sur le pétrole canadien. Si Ottawa en venait à adopter la mesure, elle prévoit une catastrophe économique, évoquant la perte d’un demi-million d’emplois et un effondrement des économies québécoises et ontariennes. Des nuances importantes s’imposent, mais les experts s’accordent pour dire que le secteur énergétique doit rester en dehors des représailles.
Il est important que cela soit compris par tous les Canadiens, a dit Danielle Smith mercredi dernier lors d'une conférence de presse dans laquelle elle répondait notamment à l'idée lancée par le premier ministre de l'Ontario, Doug Ford, de répliquer à Donald Trump au moyen de contre-tarifs sur le pétrole albertain.
Si le Canada répliquait avec un droit de douane sur le pétrole, les États-Unis réagiraient immédiatement avec un tarif d'exportation de 50 % à 100 % sur le carburant raffiné, estime la première ministre de l'Alberta.
S’il est impossible de prédire les réactions de Donald Trump, les experts s’entendent pour dire qu’une réplique ferait mal au Canada.
On touche vraiment à la jugulaire, et on jouerait à un jeu très dangereux pour nos deux économies, prédit le spécialiste en énergie au Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal (CERIUM), Yvan Cliche.
Pour le chercheur, toutefois, l'impact de la mesure est loin d'être aussi défini que le portrait apocalyptique dressé par Danielle Smith.
Perte d’un demi-million d’emplois?
Danielle Smith soutient que le Canada perdrait les États-Unis comme client, sans doute pour toujours. Il en résulterait la perte de, au bas mot, un demi-million d'emplois, principalement en Alberta, mais également de centaines de milliers de postes en Ontario et au Québec, ajoute-t-elle.
Dans les faits, de l'avis des experts, il n’existe pas d’estimation des pertes d’emplois.
Yvan Cliche présume que la première ministre a dû s’inspirer du nombre d’emplois actuellement générés par le secteur des énergies fossiles au Canada. Les emplois directs et indirects combinés s’élèvent à 521 500, selon Ressources naturelles Canada (nouvelle fenêtre).
On se comprend, c'est une déclaration un peu grosse.
Ce ne serait pas la totalité des emplois dans le secteur qui seraient pas touchés, et les pertes d’emplois ne seraient pas nécessairement importantes dans l’immédiat, précise Yvan Cliche.
À court terme, les raffineries du Midwest américain n’ont pas de moyen de s'approvisionner ailleurs, précise le chercheur associé à l'Institut canadien des affaires mondiales Joe Calnan.
Spécialisé dans les questions énergétiques, Joe Calnan soutient, lui aussi, ne pas pouvoir dire exactement combien d’emplois seraient touchés.
Depuis la fin des années 1990, le Canada a remplacé le Venezuela comme fournisseur de pétrole des États-Unis. Le marché énergétique nord-américain, quand il n'y a pas de tarifs, c'est comme s'il fonctionnait comme un seul pays, dit Yvan Cliche.
C'est pour ça que je pense que jamais personne n’a fait ces études là. [...] Dans les banques et les instituts de recherche, jamais personne ne s'est vraiment dit que c’était une possibilité.
Même son de cloche du côté de l’ancien PDG de la Commission de commercialisation du pétrole de l’Alberta, Richard Masson : Non, je n'ai aucun chiffre sur les pertes d'emplois et j'ignore comment [Danielle Smith] a obtenu ses données.
La question se pose donc de savoir s'il faudrait analyser plus spécifiquement les conséquences économiques de cette mesure et la prendre au sérieux, alors qu'elle gagne du terrain, soutient Joe Calnan. Ce serait probablement une bonne initiative, car cela permettrait de prouver qu'il ne s'agit pas de la meilleure approche.
L’Ontario et le Québec seraient durement touchés
Danielle Smith ne mâche pas ses mots. Selon elle, une réplique américaine à une surtaxe sur le pétrole paralyserait brutalement les économies de l'Ontario et du Québec.
En effet, bien que l’Alberta détienne la quatrième réserve de brut au monde, il n’existe pas, à l’heure actuelle, d’infrastructures pour acheminer la ressource directement vers l’est. Le transit s'effectue donc par le Michigan.
Il est exact d'affirmer que, si les États-Unis rétorquaient à des tarifs sur le pétrole, ce serait un coup dur pour l’approvisionnement de l'est, confirme Richard Masson.
Les quatre raffineries [ontariennes] ne pourraient plus produire l'essence, le diesel et le carburant d'aviation nécessaires à l'économie ontarienne.
La réserve stratégique de pétrole américaine leur donne un avantage
Les États-Unis disposent de réserves pétrolières stratégiques, ce qui n'est pas le cas du Canada, rappelle Danielle Smith. Les Américains seraient en mesure de maintenir [les prix à la pompe] à des niveaux relativement gérables, tout comme ils l'ont fait depuis le début de la guerre contre l'Iran, ce qui ne serait pas le cas au Canada, croit-elle.
L'affirmation n’est pas fausse, mais elle mérite aussi d'être nuancée.
Actuellement, les réserves de pétrole des Américains ont beaucoup diminué, explique Richard Masson.
Avec le conflit au Moyen-Orient, ils prélèvent un million et demi de barils par jour dans leur réserve stratégique et touchent presque au fond de leurs stocks.
Ils ne pourraient donc pas résister longtemps à une baisse d'approvisionnement du Canada, car ils ont déjà entamé la majeure partie de leurs réserves.
Il est aussi exagéré de dire que le Canada est désavantagé par son absence de réserve de pétrole. Les raffineries de l'Ouest sont principalement situées à Edmonton et en Saskatchewan. Donc, la sécurité d'approvisionnement y est assurée.
Cependant, tous les experts auxquels nous avons parlé s’accordent à dire que, au-delà du caractère alarmiste de ses affirmations, Danielle Smith a raison sur un point : mêler les ressources naturelles à cette guerre commerciale aurait des effets dévastateurs pour l’économie canadienne.
On suppose que les raffineries du Midwest ne peuvent pas s'approvisionner ailleurs. Mais en même temps, l'oléoduc TransMountain fonctionne à pleine capacité, et nos producteurs [de pétrole] ne trouvent pratiquement aucun autre client que les États-Unis, explique Joe Calnan.
En résumé, le Canada dépend fortement des États-Unis, et une baisse des importations américaines se ferait ressentir du côté de notre frontière, conclut-il.