Aurélie Maricireau

Publié le 12 octobre 2026 à 21:56

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Pourquoi avons-nous tant de mal à nous abandonner au sommeil ? Dans un entretien exclusif accordé à Psychologies, le sociologue et anthropologue David Le Breton explore notre rapport intime à la nuit.

Nous passons un tiers de notre vie à dormir, mais cherchons toujours à contrôler nos nuits. Pourquoi le sommeil nous échappe-t-il autant ? Et que révèle-t-il de notre rapport à nous-mêmes et aux autres ? Dans Dormir, une anthropologie (Métailié), David Le Breton décrypte cette expérience universelle, à l'heure où nos sociétés voudraient nous garder éveillés et connectés en permanence.

Nous avons une relation ambigüe avec la nuit et le sommeil, pourquoi ?

David Le Breton : Le fait de dormir est une sorte de régression nécessaire, un moment de dissolution du moi où l’accroche familière au monde disparait. Tout intérêt s’efface pour l’environnement, pour les proches, tout investissement même pour les activités les plus prisées, toute vigilance. On ferme les yeux au sens littéral et métaphorique. Il n’y a plus ni moi ni pensée claire, mais un détachement du réel, un repli narcissique qui oublie tout le reste et évoque un temps singulier où le sentiment de soi n’existe plus. Le dormeur est vulnérable et selon sa confiance en lui, il aura plus ou moins de difficultés au lâcher prise du sommeil.

Dormir appelle pour chacun une série de conditions matérielles et affectives, si elles ne sont pas réunies l’endormissement peut être malaisé. La chaleur ou le froid, le degré de lumière, le bruit environnant, la qualité du matelas ou les inégalités du sol, les aboiements continus des chiens, entre autres, nuisent souvent au sommeil. Celui qui est accoutumé à dormir sur le dur ne supporte pas le moelleux du matelas, et inversement.

Pourquoi avons-nous de plus en plus de mal à trouver le sommeil ?

David Le Breton : Aujourd’hui, une clinique de l’insomnie et du manque de sommeil ne cesse de progresser. On dort de moins en moins, avec une qualité amoindrie de repos. De nombreux salariés travaillent avec des horaires irréguliers décalés ou de nuit qui exigent en permanence un ajustement en un temps court et insuffisant pour récupérer. Le temps qui manque le jour est récupéré le soir ou la nuit, en espérant rétablir l’équilibre intérieur mais ces tensions atténuent la qualité du sommeil et rendent malaisé l’endormissement. Il faut aussi ne pas se laisser happer par les soucis personnels ou ceux qui nous environnent au plan social, économique, politique, l’inquiétude devient parfois difficile à écarter.

Nos sociétés connaissent par la force des choses une distribution inégale du sommeil. Les uns dorment à satiété, ils en ont les moyens car leur emploi du temps les protège, d’autres ne dorment pas assez et sont en souffrance, en proie à une fatigue chronique, car leur travail, leurs occupations, leur dépendance aux réseaux sociaux, les soucis qu’ils affrontent, les privent de repos. Certains contraignent ou repoussent leur sommeil par des molécules. Le sommeil absorbe le dormeur, le délivre de l’effort quotidien d’exister, de persister dans sa personne, mais il échappe à la volonté et à l’entendement, et pourtant nous lui consacrons un tiers de nos vies. Selon l’histoire personnelle de l’individu et les conditions de son environnement matériel, social et affectif, il est plus moins aisé de s’y abandonner.

Le lit dans nos sociétés est un lieu fondamental, la pire et la meilleure des choses pour le couple ?

David Le Breton : Dans nos sociétés, le lit est une constante de l’existence, pour naitre, aimer, se reposer, mais surtout dormir. Il est l’endroit le plus dangereux du monde, disait Mark Twain, presque tout le monde y meurt. Le lit est en principe une ouverture heureuse au monde, un espace de protection à l’image de l’objet transitionnel, il dispense la confiance pour franchir sans inquiétude les frontières de la nuit, la disparition de soi inhérente au sommeil, aller d’un jour à l’autre en toute sérénité. Il démarque un espace privé à la mesure du corps, il signe le monde intime du dormeur, du couple dont les draps révèlent pourtant en toute indiscrétion les traces de l’amour, ou les éventuelles taches du sang des règles ou de l’incontinence.

Dans son domicile, chacun a son lit dans lequel il dort toutes les nuits. Un couple partage souvent le même. Ou bien deux lits éparés ou il fait chambre à part pour ne pas s’incommoder mutuellement. Pour le couple, le lit peut-être la pire ou la meilleure des choses. La félicité de sentir l’autre à ses côtés rassure, mais s’il ronfle ou se lève souvent, s’il ne cesse de bouger, l’agacement alimente la mésentente. Il n’est pas aisé de dormir dans le lit de quelqu’un d’autre à moins d’avoir la conviction que les draps ont été lavés ou changés, sinon les effluves fantasmés de l’autre sont un obstacle à l’abandon.

Maitriserons-nous un jour le sommeil ?

David Le Breton : Pour beaucoup le sommeil est une parenthèse insolite dans la vie quotidienne, une sorte d’anomalie dans la succession des jours, une exigence biologique à satisfaire à contrecœur. Le néolibéralisme brutal de nos sociétés voit dans le sommeil une sorte de résistance à son imprégnation, un temps inexploitable qui devrait être éliminé. Il incarne en effet la seule limite à la productivité, la dernière frontière à conquérir économiquement. Si dormir est nécessaire, autant s’y consacrer le moins possible. De nombreuses recherches scientifiques étudient les moyens d’en diminuer la durée pour vouer le temps ainsi « gagné » à la production, à la communication ou à la consommation. Comme si le sommeil était un gâchis des ressources de vigilance, une soustraction fâcheuse aux impératifs de disponibilité exigée par l’univers du marché. Mobilisé sans fin, l’individu ne devrait jamais dormir pour rester toujours rentable. S’il doit malgré tout dormir, cela doit être le moins possible. Des laboratoires cherchent à mettre au point la molécule miracle pour éradiquer le sommeil et rester ainsi disponible au travail ou à la connexion pour l’éternité d’une vie.

Les technologies de l’information et de la communication engendrent un nouveau type de capitalisme et d’exploitation des usagers. Certains patrons de la Silicon Valley disent franchement leur désir de conquérir le sommeil de leurs clients pour en permanence leur attention. Leur idéal est un individu qui ne dormirait plus, toujours disponible au déferlement des notifications. Connexion sans repos qui assurerait à ses promoteurs un profit inouï en termes de recettes publicitaires. L’évitement du sommeil touchait autrefois quelques noctambules attirés par le mystère de la vie nocturne. Désormais le flux des notifications ou des images maintient beaucoup de nos contemporains, surtout les jeunes générations, éveillés une partie de la nuit sans bouger de leur chambre. Plus les gens se passent de sommeil, plus ils sont rentables, sans même travailler, mais en se « divertissant ».

Certains se vantent de ne pas avoir besoin de sommeil, de dormir peu. Qu’est ce que cela cache ou révèle ?

David Le Breton : La nécessité du sommeil n’est pas uniforme, elle est liée à la singularité de l’individu. Certains dorment quelques heures et se lèvent en pleine forme, d’autres dorment longtemps et peinent à se lever. Nous sommes inégaux devant le sommeil. Seule importe le sentiment de repos éprouvé. Dormir d’une seule traite n’est pas le fait de tous, chacun a son rythme, ses nécessités intérieures. Les uns peinent à s’endormir d’autres à se réveiller.

Le souci de respecter une norme perçue comme impérative, mais qui n’existe guère dans l’existence réelle, induit parfois une mobilisation intérieure, une inquiétude de ne pas coïncider avec la moyenne, qui finit par interférer avec le sommeil. La crainte de se réveiller trop tôt ou trop tard, ou de ne pas dormir assez ou trop.

© Dormir, une anthropologie de David Le Breton (Métailié, 20 €)

Le Prix Psychologies de l’Essai 2026

Dormir, une anthropologie de David Le Breton (Métailié) fait partie des cinq ouvrages sélectionnés pour le Prix Psychologies de l’Essai 2026, qui récompense un livre qui « aide à mieux vivre sa vie ». Le jury réunit Laurence Joseph, lauréate 2025 pour Nos silences, apprendre à les écouter (Autrement), les journalistes de Psychologies Erwan Desplanques, Ariane Bois et Hélène Fresnel, ainsi que deux lectrices.

Le lauréat sera dévoilé le 17 novembre 2026 au musée Jacquemart-André, à Paris, lors de la remise des Prix Psychologies de l’Essai et du Roman.