En Arizona, un meurtrier a gagné son appel, le juge l'avait condamné à la peine maximale après avoir vu une vidéo de la victime, générée par IA, un "poids émotionnel indu" selon ses avocats
En Arizona, un meurtrier a gagné son appel, le juge l'avait condamné à la peine maximale après avoir vu une vidéo de la victime, générée par IA, un "poids émotionnel indu" selon ses avocats
Publié aujourd'hui à 12h56
Lire dans l'appLa sœur d’un homme tué en 2021 a fait parler son frère grâce à une intelligence artificielle lors de l’audience de détermination de la peine. Le juge, qui avait dit avoir "adoré" la vidéo, a condamné le meurtrier à dix ans et demi de prison. Une cour d’appel estime que l’avatar a donné à cette déclaration un "poids émotionnel indu" et ordonne une nouvelle audience.
Un mort qui apparaît pour pardonner à son meurtrier, ça n’arrive pas tous les jours dans une salle d’audience. Et pourtant, c’est désormais possible grâce à l’intelligence artificielle.
Christopher Pelkey a été tué par balle en 2021, lors d’une altercation routière en Arizona. Trois ans plus tard, son visage est revenu dans une salle d’audience, animé par une intelligence artificielle. Face à lui, Gabriel Horcasitas, reconnu coupable d’homicide involontaire.
La vidéo, générée par une IA, a été préparée et écrite par Stacey Wales, la sœur de Christopher Pelkey. L’objectif? Donner à son frère une apparence et une voix capables de le faire parler après sa mort. Dans ce message, Christopher Pelkey pardonnait à Gabriel Horcasitas et expliquait qu’ils auraient peut-être pu être amis dans une autre vie. Une vidéo qui a fait mouche auprès du juge. “J’ai adoré cette vidéo”, a-t-il déclaré. Le juge a ensuite prononcé la peine maximale: dix ans et demi de prison.
Une vidéo montrée après le verdict
La vidéo n’avait pas été présentée au jury. Gabriel Horcasitas avait déjà été reconnu coupable lorsqu’elle a été diffusée. Elle faisait partie de la déclaration de la famille de la victime, lors de l’audience consacrée à la peine.
C’est un point important pour Stacey Wales. Elle assure ne pas avoir utilisé l’intelligence artificielle pour influencer le verdict. Elle voulait donner au juge une idée de son frère, qu’il n’avait jamais connu, au moment où celui-ci devait décider de la durée de la peine.
Elle admet néanmoins avoir voulu provoquer une réaction chez le juge. "N’est-ce pas ce que l’on veut que soit la connexion humaine?", se questionne-t-elle auprès de 404 Media. Pour elle, réduire les 37 années de vie de son frère à une déclaration de quelques minutes était forcément difficile. L’avatar devait permettre de rendre cette personne plus présente. "Je pense que les victimes et les familles des victimes devraient se voir offrir toutes les opportunités", a-t-elle ajouté.
Mais pour Gabriel Horcasitas, le procédé a franchi une limite. Après sa condamnation, ses avocats ont fait appel, estimant que cette représentation particulièrement réaliste de Christopher Pelkey était inadmissible. Ils assurent que la vidéo porte un "poids émotionnel indu" et que la "recréation réaliste par l'IA de la victime transmettait une autorité et une authenticité" avait un "impact psychologique" sur le juge. La cour d’appel de l’Arizona vient de leur donner raison sur ce point.
"L’IA ne reflétait pas des événements réels"
Pour parvenir à cette conclusion, les magistrats se sont notamment appuyés sur une affaire de 2007, State v. Rose. À l’époque, une photographie des enfants d’une victime près de sa tombe avait été montrée au juge pendant une audience de détermination de la peine.
"La vidéo d'IA a franchi une ligne. Contrairement aux photographies de Rose, qui ont capturé un moment particulièrement poignant pour les jeunes victimes survivantes, la vidéo d'IA ici ne reflète pas les événements réels", notent les documents judiciaires. Au contraire, l’avatar invente et met en scène un événement qui n’avait jamais eu lieu: Christopher Pelkey parlant après sa mort.
Les magistrats ont également relevé la réaction du juge, qui avait dit avoir aimé la vidéo et l’avoir trouvée "authentique". Ils ont notamment estimé que son appréciation du "pardon évident" de la victime montrait que l’avatar avait influencé sa décision. Le verdict de culpabilité de Gabriel Horcasitas n’est pas remis en cause. Sa peine, en revanche, devra être réexaminée.
Une révolution en marche?
Stacey Wales n’entend pas pour autant retirer les mots de son frère. Si une nouvelle audience est organisée, elle prévoit de revenir en Arizona et de prononcer elle-même le texte qu’elle avait écrit pour lui. Elle pourra donc reprendre le même message de pardon, mais sans faire apparaître son frère à l’écran.
"Le sentiment de Chris ne change pas. La manière de le transmettre, oui", lance-t-elle.
La sœur de Christopher Pelkey assume d’ailleurs le caractère inédit de son initiative. Elle compare l’arrivée de l’intelligence artificielle dans les tribunaux à celle de la photographie à la fin du XIXe siècle, lorsque les juridictions ont dû déterminer progressivement la place que pouvait prendre cette nouvelle technologie dans les procédures judiciaires.
Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que l’IA fait irruption dans les tribunaux. En novembre 2025, un avocat avait soumis comme preuve une vidéo générée par intelligence artificielle d’assez mauvaise qualité. La juge avait alors décidé de classer l’affaire en invoquant ce témoignage.
"Il a fallu environ 15 ans et environ cinq affaires historiques aux États-Unis qui sont allées jusqu'à la Cour suprême avant que la photographie ne soit une norme acceptée à utiliser dans la salle d'audience pour les preuves, l'identification et le témoignage… Je crois que c'est ce que nous voyons maintenant avec l'IA. C'est un tout nouveau médium", poursuit-elle.
Mais cette fois, le débat porte sur une question plus délicate: que se passe-t-il lorsque la technologie ne se contente plus de montrer une personne, mais lui prête un visage, une voix et des paroles qu’elle n’a jamais prononcées?
Pour l’instant, la justice de l’Arizona vient de répondre à sa manière. Dans une salle d’audience, un mort peut être représenté. Mais il ne peut pas devenir, même artificiellement, un témoin dont les paroles dictées par une autre personne semblent venir directement de lui.
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