Est-ce que vous aussi, vous étiez en déprime post Tour de France ? Bonne nouvelle, le Tour de France femmes démarre ce samedi ! Pour survivre pendant cette semaine sans étape pour rythmer l’après-midi, je me suis plongée dans un livre récemment offert par une amie. Ce livre, c’est la Biographie de Demi Vollering, une des grandes favorites pour porter le maillot jaune à Paris dans dix jours. La Néerlandaise, championne d'Europe en titre, a déjà remporté le Tour en 2023. Elle a également terminé à la 2e place en 2024, malheureuse suite à une chute à Rombas, en Moselle, et en 2025, derrière une immense Pauline Ferrand-Prévot.

Ce livre qui devait me sortir de l’ennui d’une semaine sans Grande Boucle s’est finalement révélé être encore plus chagrinant… en découvrant que la cycliste en couverture n’est pas Demi Vollering, ni une autre professionnelle, mais une femme qui n’existe pas, générée à l’aide de l’intelligence artificielle. Comme l’entièreté du livre.

Comment reconnaître un livre généré par IA ?

Pour identifier les publications générées par intelligence artifielle, certains indices peuvent nous alerter. « On peut facilement reconnaître un livre écrit par l’IA », explique José Carlin Pérez, directeur éditorial chez En Exergue éditions, une maison parisienne où se mêlent littérature et sport. « C’est un livre qui présente des répétitions, des constructions de phrases très régulières, un style très uniforme et étrangement très impersonnel… Cela construit une preuve en soi ». Richard Coudrais, auteur, rédacteur indépendant tenant un blog de revues littéraires de sport, complète : « Il y a des structures de phrases qui ne trompent pas, comme ''tel sujet n’est pas seulement ceci, mais il est aussi cela'' ». Le manque de détails et de dates est également incriminant. 

 L’auteur et l’éditeur déclinent toute responsabilité quant aux erreurs.

Biographie de Demi Vollering

Mon livre sur Demi Vollering coche toutes les cases, et plus encore. Impossible de trouver ne serait-ce qu'une trace de l’auteur sur internet, dont le nom semble n’être qu’un pseudonyme affiché sur la première de couverture.

Une clause de responsabilité, présente dès les premières pages, interroge également : « L’auteur et l’éditeur déclinent toute responsabilité quant aux erreurs, omissions ou conséquences résultant de l’utilisation de ce document ». Tout cela ne laisse plus de place au doute.

L’auto-édition, un terrain favorable aux IA

Le livre que je tiens entre les mains a été auto-édité sur la plateforme Amazon Kindle Direct Publishing, la plateforme de livres numériques lancée par le géant Amazon en 2007. Des milliers d’auteurs y publient chaque année leur premier ouvrage, en auto-édition.

« L’auto-édition en soi est quelque chose de parfaitement légitime. Mais une plateforme comme Amazon permet une publication extrêmement rapide, à très faible coût et sans filtre éditorial préalable. Le problème, c'est qu'elle permet d'industrialiser ce mécanisme. Là où un auteur, édité ou auto-édité, aurait consacré des mois ou des années à ça, l’IA va mettre une poignée de minutes à produire un texte. C’est cette industrialisation qui est nouvelle », détaille José Carlin Pérez, « Si ces ouvrages générés par IA deviennent trop nombreux, le lecteur va commencer à regarder avec suspicion l'ensemble des livres qui sont auto-édités. »

En 2023, Amazon a réduit à trois le nombre de livres publiés par jour par un même auteur sur sa plateforme. Un quota qui semble déjà stupéfiant. Le géant américain oblige également les auto-éditeurs à spécifier qu’un livre a été généré par IA… sans donner de détails sur d’éventuelles sanctions. Le 5 mars 2026, la Commission européenne a publié le deuxième projet de code de bonnes pratiques sur le marquage et l’étiquetage des contenus générés par IA. Kindle Direct Publishing ne rend pas visible cette déclaration pour le lecteur au moment de l’achat.

« J'ai rarement lu une si mauvaise biographie »

Il est donc facile d'acheter, sans le savoir, un livre généré par intelligence artificielle. « On peut se faire tromper par une couverture engageante, par un titre et un résumé qui donnent envie… Mais une fois qu’on se lance dans la lecture, on repère la supercherie assez vite », confirme le Nantais Richard Coudrais. Mais cela n'atténue pas le sentiment de s'être fait avoir. « Le gros problème, c'est qu'on trompe le lecteur. C'est ça qui me dérange le plus », appuie pour sa part le directeur éditorial d'En Exergue éditions.

La « Biographie de Demi Vollering » est vendue dans quatre langues sur Amazon. En Anglais, en Français, en Allemand et en Néerlandais. Deux personnes ont commenté leur expérience de lecture sur le site du géant américain : « J'ai rarement lu une si mauvaise biographie. [...] On dirait presque que tout a été créé par une mauvaise IA. J'ai vraiment dû me torturer tout au long du livre, d'où le fait que je ne l'ai pas terminé », « De l'argent jeté »… Un sentiment que partage mon amie qui pensait me faire un beau cadeau.

Quel avenir pour l’édition ?

Face à l’intelligence artificielle qui s'immisce doucement dans le monde de l’édition, Jean Carlin Pérez se montre optimiste : « Je crois que cette profusion va renforcer le besoin de sélection et de confiance. Et c'est précisément le rôle que les lecteurs attendent de nous. On n’arrêtera pas cette vague d’IA. Mais nous, les maisons d’édition, allons continuer à rendre visible ce qui est humain. On peut continuer à faire en sorte que le lecteur distingue immédiatement un livre travaillé d’un contenu généré en quelques minutes. Ce sera notre force à l’avenir et ce qui fera qu’on continuera à exister. »

Les libraires auront évidemment leur carte à jouer : « Les libraires sont à la fin de la chaîne, ils auront encore plus en vigilance et en lien avec le lecteur. »