l'essentiel Yannick Haenel, ancien professeur pendant dix-sept ans, publie "La solitude des professeurs est infinie", un roman largement autobiographique. Il y décrit la tension et l'ambivalence du métier, entre vocation et résistance au système éducatif. Haenel plaide pour une reconnaissance des enseignants, souvent stigmatisés à tort.

Un prof qui débute, des classes qu’on lui présente comme difficiles, une administration qu’il découvrira peu solidaire… Yannick Haenel signe une immersion plus vraie que nature, entre espoir et lassitude d’un prof de français qui ne demande qu’à transmettre. Entretien. 

C’est un peu, beaucoup ou totalement autobiographique ? 

Yannick Haenel : C’est presque totalement autobiographique. Tout le matériau documentaire est vécu, puisque j’ai été professeur pendant 17 ans, avec neuf années en collège de banlieue parisienne, dont je restitue quelques scènes. Mais la restitution est romanesque. Je voulais décrire la tension qu’on a quand on est prof : on ne pense qu’au cours qu’on va faire, on s’y projette, et une fois qu’on en est sorti, on se le ressasse, on se le re-raconte ! Et dans la composition du livre, je voulais qu’il y ait cette tension donc j’ai accéléré les choses, évidemment. J’ai pris des scènes comme ça, fulgurantes, que j’ai améliorées parfois par souci de transmission. Mais oui, c’est autobiographique, absolument !

Jean Dichel, votre double littéraire, va résister au système et il y croit ; ça a été votre cas ?

Oui. Je ne sais pas si j’arrive à transmettre cela mais il y a constamment une ambivalence. Je pense que l’ambivalence de mon narrateur est celle de beaucoup de professeurs. C’est-à-dire qu’on y croit, on veut faire de son mieux. On a même parfois la vocation. Et en même temps, à la fois parce que tout cela nous résiste, parce que c’est une difficulté quasi insurmontable et parce qu’il y a ce sentiment d’être abandonné, voire méprisé, pas par les élèves d’ailleurs, plutôt par le système : cette ambivalence fait qu’on n’a pas envie d’en faire partie tout à fait. Ce narrateur, pourrait être le professeur idéal. Et en même temps, c’est quelqu’un qui secrètement a affiché dans sa chambre la devise de Stendhal : se foutre carrément de tout. Il est gentiment anarchiste. Donc il ne se plie pas tout à fait au programme, parce que se plier aux injonctions du programme, ce serait un peu mourir à petit feu, ce serait devenir un prof qui n’y croit plus.

C’est un plaidoyer pour le professeur de français que vous avez été et qu’on rencontre encore dans les collèges et les lycées ?

Oui, bien sûr. Je voulais intervenir à ma manière comme citoyen. Mais tout ce qui se dit sur le professorat, tout ce qui est répercuté sur la condition enseignante me déplaît, parce qu’on crie au catastrophisme pour stigmatiser souvent des établissements scolaires reculés dans les banlieues, pour stigmatiser des élèves, ce qui est aberrant. Les élèves sont absolument le reflet de ce qu’on leur donne. Leur niveau dépend de la qualité de l’enseignement qu’ils reçoivent. Je ne me reconnais pas dans cette vision apocalyptique des banlieues parisiennes. le titre le dit ; le titre est vraiment et volontairement un plaidoyer ! C’est un appel au secours : faites donc quelque chose pour rompre ce dénigrement des professeurs.

Malgré la violence, même la désespérance, ils sont nombreux à ne pas vouloir baisser les bras.

Exactement, mais ce narrateur, vous avez remarqué, pendant 9 ans, il est très persévérant. J’écris à un moment dans le livre que c’est ce à quoi il pensait le plus constamment. C’est un engagement absolu. Je l’ai vécu comme ça : aller au collège, prendre des RER pendant des heures, préparer des cours, parfois tout rater, être déçu, mais recommencer. Oui, c’est la grande persévérance des professeurs, admirables comme tous les gens du service public. Et je pense qu’il y a quelque chose en plus chez le professeur de français, c’est le rapport très aigu au langage. Un professeur de français, ce n’est pas que ce soit mieux d’enseigner le français qu’une autre matière, mais il est en direct branché constamment sur l’état du langage, l’appauvrissement organisé du langage. Et donc il lutte. Chez la plupart des professeurs que j’ai connus, on se disait une seule chose, tout le temps, c’est tenir !

Si vous reveniez en cours demain, que feriez-vous lire à vos élèves ?

Je ne sais pas si j’aurai les compétences. Je pense que je manque singulièrement d’entraînement, d’endurance, même d’humour. J’ai beau avoir une enfant de 16 ans, je ne suis plus très sûr d’être à la hauteur. Mais ce que je ferais, c’est vraiment de ne pas asséner des discours, surtout pas vertueux ni moraux. Je ferai comme la dernière heure de cours que je raconte dans le livre. J’arriverai avec des livres, on en parlerait un petit peu avec enthousiasme, et puis on lirait à voix haute. Et de temps en temps, on s’arrêterait pour discuter d’un petit détail.

Et que diriez-vous à un jeune prof qui a fait sa rentrée ?

Je lui dirais : je sais que c’est difficile, mais je crois que c’est ce qu’il y a de mieux !