ENTRETIEN. Présidentielle 2027 : "Dans cette élection, il faut être le champion du peuple..." pourquoi les candidats mettent de plus en plus en avant leurs origines modestes
l'essentiel En ce début de campagne, des candidats comme Jordan Bardella ou Olivier Faure mettent en avant leurs origines modestes pour se rapprocher des électeurs. Le spécialiste en communication politique et professeur à Sciences Po Philippe Moreau-Chevrolet nous explique que dans un contexte de défiance envers les élites, cette stratégie vise à incarner le "peuple" et à créer une connexion émotionnelle, essentielle à l'ère des réseaux sociaux.
Jordan Bardella, Gabriel Attal, Édouard Philippe, enfin Olivier Faure lors de sa déclaration de candidature… De nombreux candidats font, en ce début de campagne, allusion à leurs origines modestes. Pour quelle raison ?
L'idée, c'est de créer une connexion avec les gens, de permettre aux gens de pouvoir s'identifier à vous. Tout le débat politique en ce moment est structuré par des partis populistes, que sont le RN et LFI, qui sont sur une opposition entre les élites et le peuple. Il y a une grosse pression sur l'ensemble des candidats pour être du bon côté de la barrière, du côté du peuple, et quelque part contre les élites ou en dehors des élites. C'est quelque chose qui oblige tout le monde à parler de soi et à se définir comme faisant partie du peuple plutôt que des élites. Il faut être le champion du peuple en quelque sorte dans cette élection, encore plus qu'avant. Ça passe aussi par la mise en scène de déclarations de candidature en dehors de Paris ou le fait de cuisiner comme l’a fait Xavier Bertrand ou récemment Édouard Philippe que l’on a vu servir des frites. Il y a la volonté de montrer que l’on est un homme du peuple.
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Ils sont nombreux à mettre en avant leur mère. Est-ce qu'on se raconte mieux à travers sa mère ?
D'abord, ça parle à la moitié de l'électorat or les femmes ont tendance à voter plus que les hommes. Il y a aussi le fait que, quelque part, ça rassure. Et puis, si on aime sa maman, on est susceptible d'aimer un peu le monde entier. Enfin, c'est une manière de concilier émotion et virilité. Si on aime sa maman, on est capable d'émotion et d'amour, mais on reste viril. C'est ça qui est l'obsession numéro un. On est dans des sociétés encore très archaïques à ce niveau-là. C'est l'équivalent du marin qui est un gros dur et qui se fait tatouer « j'aime maman ». On convoque une figure féminine pour se rendre populaire.
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Pourquoi les origines familiales sont-elles plus importantes que les choix de vie ? Raphaël Glucksmann par exemple vient certes d’un milieu privilégié mais il a fait le choix de vivre en Algérie, au Rwanda, en Ukraine à l’heure où d’autres comme Gabriel Attal ou Olivier Faure faisaient le choix d'une carrière d'assistant parlementaire. Les choix de vie sont plus révélateurs que les origines normalement...
Lorsque la démocratie fonctionne bien, on tolère d'être représenté politiquement par des élites avec qui on va avoir un contrat implicite. On accepte qu'un riche devienne Président et on ne questionne pas, au fond, ses origines mais son statut social. Or nous sommes dans une période de crise démocratique, il y a une très forte défiance. Les Français ont donc envie d'avoir des gens qui les représentent physiquement, moralement, financièrement, qui soient comme eux. Et ça, c'est un changement radical.
Ce que vous racontez, c'est une rupture de la confiance : « Un politique différent de nous ne peut pas nous comprendre »….
… Et puisqu’il ne peut pas nous comprendre, il ne peut pas nous représenter. Les Français craignent qu’il défende ses intérêts à lui et pas les leurs. Ça a été visible dans le mouvement des gilets jaunes, par exemple. On veut des gens qui soient des amateurs, en quelque sorte, qui ne soient pas soupçonnables de rouler pour eux-mêmes, de travailler pour eux-mêmes. On veut des gens qui vivent comme nous, qui pensent comme nous, qui nous ressemblent physiquement.
Marine Le Pen est aussi marquée par ses origines qu’elle tente de faire oublier...
Ce qu'elle a très habilement réussi. Elle n’est pas vue comme une héritière qui vit dans un manoir et qui n'a aucun problème d'argent. Elle évite de communiquer sur tout ce qui pourrait la mettre à distance de ses électeurs. Avant, les candidats étaient des modèles auxquels on voulait ressembler, désormais ils doivent être des miroirs réfléchissants.
Est-ce la conséquence d'une société qui, à cause des réseaux sociaux, ne fait confiance qu’à ceux qui lui ressemblent ?
Oui, c'est dans la logique des réseaux sociaux. Les Français ont de plus en plus de mal à faire confiance à des gens qui sont extérieurs à notre bulle, à notre milieu social. On se replie sur un tout petit cercle de gens à qui on fait confiance. Il faut que le politique arrive à rentrer par ce trou de souris pour nous rassurer et pour que l'on commence à se dire que l'on va voter pour lui. Il y a aussi l’idée d’incarner les émotions des gens. Traditionnellement, les élites ont toujours eu du mal en France à incarner les émotions, c’est le cas d’Édouard Philippe. Or aujourd'hui, tous les influenceurs sont des gens qui ont un partage émotionnel très fort. Donc, si vous refusez ce partage émotionnel parce que vous êtes une élite traditionnelle et que vous ne voulez pas laisser les gens accéder à ça, ça crée une méfiance très forte. L'émotion, normalement, on la réserve à la sphère privée, à ses amis, à sa famille. Aujourd'hui, ce n'est plus comme ça que ça fonctionne.