À 8 heures, hier matin, devant le Bastion à Menton, l’air est encore frais. Autour des vélos, les derniers réglages s’enchaînent. Un mélange d’excitation et d’émotion accompagne les derniers préparatifs. Trente patients atteints ou en rémission d’un cancer, accompagnés de leurs aidants, s’apprêtent à prendre la route pour une aventure hors du commun : 715 kilomètres à vélo, entre Menton et Perpignan.

En douze étapes, le groupe longera le littoral méditerranéen, traversera six départements et reliera symboliquement les frontières italienne et espagnole. Organisé par l’association La Tête et les Jambes, créée par l’Institut de Communication et d’Information sur le Cancer (ICIC), le raid a été baptisé « Faut pas crever ». Une formule volontairement provocatrice, qui résume l’esprit de l’aventure : « Refuser la fatalité et choisir la vie. »

Le Dr Stephen Ellis, oncologue et président de l’Institut de Communication et d’Information sur le Cancer (ICIC) de Perpignan.
Le Dr Stephen Ellis, oncologue et président de l’Institut de Communication et d’Information sur le Cancer (ICIC) de Perpignan.
Cyril Dodergny / Nice-matin

À l’origine du projet, le Dr Stephen Ellis, oncologue et président de l’ICIC, se souvient d’une idée née il y a un an, lorsqu’une patiente et son mari lui proposent de reprendre un parcours entre Menton et Perpignan.

« Cette traversée nous a immédiatement parlé. La frontière italienne pouvait symboliser l’entrée dans la maladie, la frontière espagnole une forme de sortie ou de libération. Les côtes et les difficultés du parcours pouvaient aussi représenter les traitements et les moments difficiles. »

Sur les vélos, chacun avance à son rythme. Entre 50 et 70 kilomètres sont prévus chaque jour. Mais pour le médecin, l’essentiel est ailleurs.

« Ce n’est pas réellement un défi sportif : nous ne recherchons pas l’exploit. C’est avant tout une aventure humaine. Certains faisaient déjà du vélo, d’autres avaient simplement envie de pratiquer une activité physique adaptée. Ils s’entraînent ensemble depuis plus de six mois et, aujourd’hui, la cohésion du groupe est extraordinaire. »

Retrouver confiance en son corps

Après un cancer, le rapport au corps peut être profondément bouleversé. Les traitements fatiguent et fragilisent.

« La survenue d’un cancer peut être vécue comme une trahison de son propre corps : on se demande pourquoi il nous fait ça. L’activité physique permet alors de retrouver confiance et de se prouver à soi-même qu’on est encore capable de réaliser certaines choses. »

Car le cancer bouleverse aussi le quotidien. « L’agenda du patient se retrouve rythmé par les consultations, les examens et les traitements. Les soins de support permettent de remettre autre chose dans cet agenda : du sport, du yoga, des projets. Et cela ne doit pas s’arrêter à la fin des traitements. »

« Nous sommes là pour vivre »

Myriam Gallet, patiente et participante au défi sportif reliant la frontière italienne à la frontière espagnole.
Myriam Gallet, patiente et participante au défi sportif reliant la frontière italienne à la frontière espagnole.
Cyril Dodergny / Nice-matin

Parmi les trente participants, Myriam Gallet mesure le chemin parcouru. Son histoire avec la maladie commence brutalement.

« Un jour, alors que j’étais à la plage, mon médecin m’a appelée pour me dire : “Vous avez un problème avec votre sang, quelqu’un de Perpignan va vous rappeler.” J’ai alors été hospitalisée en urgence, avec un pronostic vital engagé. »

Commence alors « une grosse année d’hospitalisation et de chimiothérapie », suivie de deux années supplémentaires de traitements. Un parcours lourd, mais au bout duquel l’association lui a permis de retrouver un collectif. Le défi de 715 kilomètres est ainsi devenu bien plus qu’une longue distance à parcourir.

« Cela nous permet de nous dire que la maladie ne va pas nous vaincre. Nous sommes là pour vivre et nous sommes capables de monter des projets comme celui-ci. »

Un projet qui a demandé un an de préparation, de l’organisation et des moyens. Avec, comme dans tout parcours de maladie, des moments de doute.

« Malgré la maladie, malgré les coups de fatigue et les moments où le moral baisse — parce qu’il y en a forcément — on y arrive. Je trouve cela extraordinaire. C’est vraiment un merveilleux élan de vie. »

« S’occuper du corps autant que de l’esprit »

Avant de prendre le départ, les participants ont partagé un moment d’encouragement.
Avant de prendre le départ, les participants ont partagé un moment d’encouragement.
Cyril Dodergny / Nice-matin

Cette dimension humaine est au cœur de la philosophie défendue par Stephen Ellis, qui revendique une « oncologie humaniste ».

« La médecine a énormément progressé en s’intéressant à l’organe malade, aux cellules et aux molécules. C’est indispensable. Mais nous avons parfois sorti le patient lui-même de notre focale. Derrière l’organe malade, il y a une personne qui traverse une épreuve. »

Avec La Tête et les Jambes, le médecin veut donc élargir le regard porté sur le patient.

« Nous voulons nous occuper autant du corps que de l’esprit, de la chair que des sentiments. L’oncologie humaniste consiste à s’intéresser autant à la maladie qu’à la personne qui la porte : son corps, son esprit, ses ressources émotionnelles, sociales, culturelles et existentielles. »

À Perpignan, au terme des douze étapes, il espère surtout que les participants auront mesuré leurs propres ressources. Et peut-être que cette arrivée ne constituera pas une fin, mais le début d’autres projets.

« J’espère qu’ils retrouveront une confiance en eux et en leur corps, mais aussi des projets d’avenir. Je suis persuadé que cette expérience va s’inscrire dans le temps long et continuer à les accompagner, peut-être toute leur vie. »

Pour Myriam, la conclusion tient en quelques mots : « Certains diront même : “Merci au cancer de nous permettre de vivre des choses que nous n’aurions jamais imaginé vivre.” »

Pour suivre les douze étapes de cette aventure jusqu’à Perpignan, rendez-vous sur Instagram (@fautpascrever) et Facebook (@Fautpascrever). Il est également possible de soutenir financièrement le projet et la recherche contre le cancer via la plateforme Leetchi.