Futurs du numérique : 5 ans après, le Cigref voit les choses différemment pour l'Europe
Ne dites plus « Far West, colonies digitales et cartels numériques », mais « Colonisation numérique et techno-féodalisme ».
À 5 ans d’intervalle, le Cigref a changé l’intitulé de ce « futur possible » communiqué dans son rapport d’orientation stratégique. La logique, en revanche, demeure. L’évolution du contexte international « va en effet dans le sens d’une confirmation, et même d’une accélération » d’un tel scénario, estime l’association.
Le Cigref avait publié son premier rapport d’orientation stratégique en 2020. Le document se structurait en 5 sections couvrant autant de champs de transformation du numérique (environnement, travail, géopolitique, etc.). Dans chacune figuraient des éclairages prospectifs à l’horizon 2025-2030.
En 2021, le format avait changé. La structure en 5 champs était restée, mais les éclairages en étaient détachés. Le Cigref les avait consolidés en 4 scénarios, avec une perspective à 2030-2035.
Les éditions suivantes du rapport d’orientation stratégique n’ont pas toutes conservé cette approche. En 2023, par exemple, le Cigref avait présenté sa réflexion prospective à travers 10 hypothèses de rupture sur les 5 champs en question. En 2024, il avait, pour chacun, envisagé l’avenir selon un scénario tendanciel (c.-à-d. si rien ne change), une situation « désirable » et des trajectoires alternatives pour parvenir à cette situation.
Le rapport 2026 renoue donc avec le format « 4 scénarios », mais avec une vision à l’horizon 2035-2040. Nous en reprenons ici les grandes lignes en les rapprochant, tant que possible, des prédictions que le Cigref avait faites il y a 5 ans.
Le scénario de la « troisième voie » : garder les États-Unis dans l’équation ?
2021 : « Une mondialisation régulée par les équilibres géopolitiques »
Dans ce scénario, le Covid a servi de déclic quant à la nécessité de se préparer rapidement aux nouveaux risques environnementaux et sanitaires. Les États s’accordent sur des normes et des régulations bien plus contraignantes.
Les interdépendances économiques et les sujets d'intérêt commun aux grandes puissances sont plus forts que les divergences idéologiques. Ils permettent d'éviter des conflits ou des ruptures majeures (Chine-USA, Turquie-UE, Russie-Balkans...).
Grâce à son plan de relance et à la mutualisation de la dette des États membres, l'UE sort de la crise économique. Politique industrielle et réglementation réduisent la dépendance aux grands groupes étrangers, particulièrement dans le numérique.
L'Europe et les États-Unis ont construit les prémices d'une communauté internationale du cyberespace. Un objectif à terme est de proposer une politique permettant de reconnaître les multiples dépendances mutuelles, d'entériner les engagements réciproques des États et ainsi d'instaurer les bases commune d'une souveraineté numérique des signataires.
L'approche de la souveraineté numérique structurée par l'UE séduit des pays tiers, qui s'engagent sur une voie similaire. Les grandes plates-formes étrangères conservent une part de leur mainmise, mais la législation les oblige à nouer des liens plus équilibrés avec leurs clients européens.
Le numérique et ses systèmes sont valorisés comme des actifs vitaux de l'entreprise. La DSI se transforme en « direction des actifs numériques ». Sur la chaîne de valeur apparaissent des brokers qui permettent d'ajouter une couche de gestion par-dessus les solutions numériques pour les consolider et assurer une capacité de choix des plates-formes.
2026 : « Formation d'un bloc multirégional de coalitions entre puissances moyennes »
Face au duopole sino-américain, une coalition d'États stratèges instaure une « troisième voie » multilatérale.
Des puissances moyennes parviennent, à leur niveau ou à l'échelle mondiale, à imposer des standards dans les secteurs essentiels. Elles soutiennent des initiatives pour préserver les biens communs stratégiques, dont l'espace numérique et le spectre électromagnétique.
En Europe, une avant-garde structure la « Communauté européenne du numérique et de l'énergie » (CENE) mutualisant les capacités critiques. Ce groupement sectoriel est basé sur un principe juridique de « coopération renforcée » qui rend un acte applicable uniquement aux États membres qui le désirent.
Le numérique devient un espace partiellement interopérable. Pour maintenir des standards ouverts, la CENE s'associe à des initiatives d'autres coalitions régionales : Canada-Mexique-Brésil, Japon-Inde-Singapour-Corée du Sud, Égypte-Nigeria-Afrique du Sud... Ce bloc construit des partenariats d'approvisionnement privilégiés et défend une gouvernance du numérique fondée sur la transparence, l'explicabilité, la portabilité et la réversibilité.
Les géants technologiques américains ou chinois conservent une influence majeure. Mais les coalitions d'États sont capables de peser réellement sur les cadres normatifs et l'accès aux marchés.
Le scénario de la « balkanisation » : une place pour l'Europe... au gré d'alliances opportunistes ?
2021 : « Vers une 'Europe puissance' dans un monde régionalisé »
Au sortir de la pandémie, les trajectoires socio-économiques des États divergent, comme leur gestion des crises. Les échanges économiques et les systèmes de normes se restructurent à l'échelle de grandes plaques régionales.
Les grandes puissances, en particulier Chine et États-Unis, sanctuarisent leur marché intérieur dans une logique de « chacun pour soi ». Le reste du monde devient un domaine d'affrontement direct entre elles.
L'Europe harmonise les régulations et les politiques communes, du numérique aux Accords de Paris sur le changement climatique. Elle affirme sa place à l'échelle internationale, notamment en matière de maîtrise des données. Elle réindustrialise des secteurs-clés malgré une perte d'accessibilité à certaines matières premières due à la régionalisation des chaînes de valeur.
Les grandes entreprises sont amenées à redéfinir leurs choix stratégiques en matière numérique. Elles doivent se préparer à la pénurie ou à l'augmentation des prix de matières et ressources. La mutualisation des fonctions support, en particulier des SI, devient complexe ; si ce n'est impossible pour les multinationales, susceptibles de voir des marchés se fermer.
Cette complexification et les risques associés (la cybersécurité pourrait devenir le premier poste de dépense) oblige à réinternaliser des compétences. La DSI a un rôle à jouer dans cette restructuration et dans la mise en œuvre de la résilience. Elle peut être l'épicentre de la production de normes et/ou de clauses contractuelles pour affirmer le modèle en propre de l'entreprise en matière numérique.
2026 : « Archipélisation des partenariats publics-privé »
Le multilatéralisme institutionnel s'effondre au profit d'alliances thématiques, bilatérales et opportunistes autour des goulets d'étranglement et des maillons faibles des chaînes de valeur.
Les États ne peuvent plus faire tout seuls. Les entreprises non plus. La codépendance devient un moteur d'action. Puissance et pouvoir circulent en réseaux croisés et les frontières entre prérogatives publiques et privées s'estompent. La géopolitique est plus instable, mais fonctionnelle.
L'UE devient un espace de coopération à géométrie variable. Le principe d'opt-out, qui permet aux États membres de refuser de participer à des politiques communes, devient une règle de fonctionnement. La résilience opérationnelle des États s'ajoute aux « critères de convergence » européens, avec des standards communs, des mécanismes d'alertes, des critères d'interopérabilité minimale et des obligations de transparence. Une instance européenne agrège les capacités nationales et orchestre la supervision distribuée. Les partenariats public-privé compensent la forte décentralisation des pouvoirs délégués de facto à l'UE.
Le numérique se structure en « archipels » de confiance. Les infrastructures critiques sont mutualisées au sein de coalitions ad hoc qui font naître des canaux de partage d'informations de crise, des red teams interorganisations, des SOC communs, etc.
L'accès aux ressources critiques dépend de la capacité à rejoindre ou à maintenir ces alliances. Aussi, les grands acteurs numériques, fournisseurs comme utilisateurs, deviennent des acteurs diplomatiques à part entière. Des entreprises participent activement à la sécurité nationale, tandis que les États cherchent à orchestrer les capacités industrielles privées pour maintenir la résilience de leurs tissus nationaux.
Le scénario du « féodalisme » : simples tentations ou situation de contrainte ?
2021 : « Une Chine conquérante dans un monde bipolaire »
Le modèle chinois s'illustre par sa capacité à gérer les crises via une approche autoritaire et des réponses technocentrées. Cette approche s'étend ailleurs dans le monde, la Chine s'imposant comme leader des échanges internationaux. Elle parvient à imposer une partie de ses standards, dont le concept d'un nouvel Internet reposant sur une modification du protocole TCP/IP. Elle reforce ses liens avec la Russie et le duo étend son influence diplomatique, économique et technologique, jusqu'en Afrique et en Amérique latine.
Dans un contexte de tensions élevées avec les États-Unis, les cyberattaques explosent, aux frais des entreprises. Plusieurs pays tentent de restreindre la capacité de la Chine à développer des technologies-clés. Le secteur militaire est à l'épicentre de l'innovation technologique. Les équipes cyber civiles formées au sein des grandes entreprises sont parfois réquisitionnées par les armées.
L'Europe n'a pas trouvé de consensus sur la mutualisation de la dette. Des États structurent des alliances en fonction de leurs ambitions communes. Plusieurs élections présidentielles ont consacré des régimes populaires. Des pays sous pression économique menacent de quitter la zone euro. Il n'y a pas non plus d'accord sur la gestion de la crise migratoire.
Divisé, le leadership européen se laisse pour partie tenter par les stratégies conquérantes de la Chine. L'empreinte des GAFAM diminue progressivement. Le recours à des opérateurs chinois aide les États à concevoir des dispositifs de surveillance et de contrôle très efficaces mis au service de la protection des citoyens. Le concept de crédit social et le contrôle des données personnelles de chacun pour le bien-être de tous est progressivement légitimé.
Dans certains pays, les pressions de la population convainquent les gouvernants de se rallier au modèle américain. L'UE se retrouve coincée entre deux modèles de société et n'affirme pas sa « troisième voie ».
Pour s'implanter dans ces deux mondes, les entreprises envisagent de créer des entités juridiques séparées basées sur des systèmes techniques distincts. Pour ne pas être prises en étau, elles tâchent de développer des systèmes « libres ». En l'absence de régulation européenne forte, elles peuvent choisir de commercialiser les données de leurs clients sans éthique particulière.
Les DSI doivent s'adapter à la non-disponibilité des applications issues de l'un ou l'autre des deux blocs en fonction de leurs partenariats et de leurs alliances étatiques. La complexité et le coût des SI augmente, accompagnés d'une nécessaire réorganisation locale des équipes avec un fort risque de redondance des compétences et des ressources.
2026 : « Colonisation numérique et techno-féodalisme »
Le cyberespace se fracture sous la domination d'empires technologiques privés. Les grandes multinationales deviennent nominalement des quasi-États dotés de capacités décisionnelles, financières, matérielles et informationnelles supérieures à pratiquement toutes les puissances intermédiaires. Leurs décisions peuvent déstabiliser des régions entières et reconfigurer des chaînes de valeur mondiales. Les réguler est pratiquement impossible : ils contrôlent des nœuds essentiels pour les flux mondiaux et ont acquis localement des prérogatives régaliennes. Leur poids économique et leurs ramifications sur les marchés financiers rendent leur démantèlement inenvisageable.
Les acteurs européens perdent en autonomie stratégique. Les initiatives de « souveraineté » (certifications de sécurité et politiques industrielles) peinent à rivaliser. Faute de capacités d'innovation en interne, de financement suffisant et d'alternatives crédibles, ils sont contraints d'adopter des solutions extra-européennes « sur étagère ».
Les empires technologiques privés absorbent progressivement toutes les couches des chaînes de valeur. Certains imposent leurs standards, leurs écosystèmes et leurs règles contractuelles. Les infrastructures deviennent captives et les données circulent sous contrainte. L'accès aux technologies dépend d'allégeances implicites. Le numérique devient un système féodal. La fonction numérique mène un combat principalement défensif, sanctuarisant la maîtrise locale des codes sources, des opérations et de la confidentialité des données.
Le scénario de la « colonie numérique » : l'Europe, en catégorie tiers-monde ?
2021 : « Far West, colonies digitales et cartels numériques »
Le changement climatique a profondément bouleversé le monde. De nombreux États, fragilisés par leur endettement, ne sont plus en mesure de s'y préparer. Les institutions financières internationales sont dans l'incapacité de soutenir les économies défaillantes. Une crise financière majeure interrompt durablement les échanges internationaux.
Les géants du numérique s'imposent comme pourvoyeurs de solutions globales. Ils en viennent à remplir des fonctions régaliennes : identification des personnes, répartition du budget national, assistance aux décisions de justice... Ils montent une version privée de l'ONU pour gérer les grands enjeux mondiaux - notamment en cyber - et financent des fondations privées qui prennent en charge les objectifs de développement durable. Peu coopératifs avec les États, ils respectent au minimum les réglementations, s'appuyant sur la fragmentation des pouvoirs publics. Ils se diversifient sur de nombreux secteurs en développant leur stratégie d'acquisitions.
Dans une UE profondément fragilisée, des pays se désolidarisent sur le modèle du Brexit. Le projet de marché numérique est à l'abandon. L'Europe devient progressivement une « colonie digitale ». Dans un contexte de crise perpétuelle, les inquiétudes liées aux technologies et à la surveillance de masse sont oblitérées. Comme les mouvements sociaux, devenus quasi inexistants.
La « fuite des cerveaux » s'accentuant, entreprises et administrations intensifient la formation de leurs équipes, en palliant les défaillances de l'État en matière de sécurité et de protection des individus. Le cloud permet d'intégrer le numérique dans toutes les activités, mais engendre une forte dépendance, avec des conséquences sur la gestion de la propriété intellectuelle et la gestion financière. Quelques grandes entreprises s'efforcent d'exiger une certaine interopérabilité des systèmes. D'uatres recourent à l'open source, mais en minorité, d'autant plus que les acteurs du numérique en restent les principaux contributeurs.
2026 : « bipolarisation sino-américaine exclusive »
Le monde se scinde en deux blocs technologiques hermétiques et antagonistes. Les États-Unis verrouillent l'Amérique du Nord par néo-isolationnisme. Ils n'hésitent plus à recourir à des démonstrations de force militaires ou technologiques. La Chine consolide son influence en Asie et en Afrique et propose des initiatives de coopération mondiale. Les zones intermédiaires deviennent des terrains de confrontation indirecte. Sanctions, contrôles et restrictions à l'export, menaces de kill switch et pression diplomatique y redessinent les chaînes de valeur.
Les institutions internationales perdent leur capacité d'arbitrage. Dans un contexte de conflictualité permanente, la neutralité devient impossible. Chaque choix d'architecture ou de fournisseur est interprété comme un acte d'alignement géopolitique ou de « mise sous parapluie ».
L'Europe subit l'arsenalisation des dépendances réciproques. Les pressions s'intensifient à travers l'incompatibilité volontaire de certains standards, l'exclusion ciblée de fournisseurs jugés « à risque » et des alignements diplomatiques imposés par les circonstances. L'UE se voit reléguée dans la catégorie « tiers-monde ».
Les infrastructures-clés de l'espace numérique deviennent des enjeux de sécurité nationale. Toute dépendance peut y être instrumentalisée comme levier de coercition voire d'humiliation. Les organisations européennes se trouvent de facto incorporées aux arbitrages étatiques en matière de souveraineté et d'accès aux technologies.
Illustration générée par IA