Alors que la guerre en Ukraine entre dans son cinquième hiver, l’usage possible de drones autonomes dopés à l’intelligence artificielle par l’armée russe marque une rupture tactique. Capables de cibler et frapper sans intervention humaine, ces systèmes soulèvent de sombres enjeux éthiques et juridiques sur le front.

"L’IA dans l’armée, on y est complètement." Alors qu’un hiver rude se profile pour l’Ukraine, le conflit avec la Russie pourrait entrer dans une nouvelle ère : des drones dopés à l’intelligence artificielle semblent avoir été utilisés par les Russes. C’est-à-dire que "c’est la machine qui prend la décision de tuer", avançait Raja Chatila, professeur émérite d’intelligence artificielle et d’éthique des technologies, à TF1 info.

Un usage de "guidage terminal"

Il faut tout d’abord comprendre que sur le front, il existe trois usages majeurs de l’IA. "Le premier est un usage de positionnement. Le drone dispose d’une caméra et on lui a appris à reconnaître des choses, notamment des topographies de terrain", explique Ulrich Bounat, analyste en géopolitique spécialiste de l’Europe centrale et de l’Est, contacté par Midi Libre.

Le deuxième est un usage d’identification de cibles : "Les drones doivent donc être capables d’identifier, à partir des images de leur caméra, un char, une position d’artillerie. C’est, en quelque sorte, de l’aide au ciblage."

Et enfin le troisième est un usage de guidage terminal. "Lorsqu’un drone est lancé sur une position d’artillerie ou sur un char, il doit être capable de reconnaître sur l’image où se trouve le char et d’aller taper directement dessus tout seul."

Un problème éthique et un nouvel enjeu

Si certains médias ont rapporté que de telles frappes ont été menées en Ukraine, notamment sur une station-service à Zapporijjia, aucun des deux camps n’a reconnu l’utilisation de ces systèmes autonomes. "Il est probable que des tests soient faits, mais pas que ce soit utilisé de manière industrielle", nuance le spécialiste.

D’un point de vue éthique, on passe dans tout à fait autre chose.

Le recours à de telles pratiques "poserait des questions éthiques relativement vertigineuses", reconnaît Ulrich Bounat, puisque cela pourrait être considéré comme des crimes de guerre.

"D’un point de vue éthique, on passe dans tout à fait autre chose. Pour l’instant, la doctrine officielle, notamment de l’armée française, c’est de dire qu’il y aura toujours un être humain dans la boucle pour prendre la décision ou non de frapper. Mais le problème est plus large. Pour avoir un cadre juridique vraiment solide, il faudrait qu’il soit au minimum au niveau européen, voire mondial. Or, actuellement, au niveau de l’IA, il semble relativement illusoire d’avoir un cadre législatif qui mette d’accord les Chinois et les Américains."

Si le point de bascule n’a pas encore été franchi, "l’IA dans l’armée, on y est complètement" et représente un nouvel enjeu de taille. Pour l’heure, la guerre entre l’Ukraine et la Russie s’apprête à vivre un cinquième hiver particulièrement difficile alors que le conflit s’enlise, que les deux armées sont marquées et que les négociations pour la paix ne semblent pas à l’ordre du jour.