C'est la France, le mercredi à 13 h 50 : le regard d'Éric Fottorino du 1 Hebdo. Aujourd'hui, nous parlons du mouvement lycéen.

Eric, le mouvement lycéen qui dure depuis plus d’un mois vous rappelle quelques souvenirs ?

Oui Jérôme, et je ne vais pas m’étendre sur la seule fois de ma vie où, étudiant à Nanterre en 1981, et ayant fait le coup de poing contre les nervis d’extrême droite du GUD alors venus de la faculté d’Assas avec des barres de fer, pour casser du soi-disant gauchiste – ils retardaient de presque 15 ans – je m’étais retrouvé inculpé avec quelques camarades, pour avoir amoché un de ces excités. Nous avons tous, vous aussi j’en suis sûr Jérôme, un souvenir de baptême de la rue comme d’un baptême du feu, la première fois où on a connu ce rituel de passage avec les CRS en face, les fumigènes, les banderoles à bout de bras, les slogans criés à tue-tête, une drôle d’expression quand j’y pense, tue-tête, le frisson du danger mêlé à l’excitation de la transgression, être des milliers à battre le pavé pour une cause juste, crier qu’on est contre : contre la loi Devaquet de 1986, manif où des policiers dits voltigeurs frappèrent à mort le jeune Malik Oussekine. Contre le CPE ou contrat de première embauche sous Villepin en 2006, et entre les deux, contre la Loi Fillon et la réforme du bac en 2005, ou contre les manques de moyens à l’école, déjà, sous gouvernement Jospin.

Alors quoi de neuf dans ces manifestations de lycéens ?

Il faut d’abord relever ce qui n’est pas nouveau. La liste est longue des griefs répétés, du manque chronique de professeurs aux classes surchargées, des rythmes scolaires aux problèmes d’hygiène, de l’anxiété de l’orientation au stress plus récent encore lié à Parcours sup, du délabrement des établissements au manque de chauffage et du confort minimum pour étudier. De ce point de vue, les inégalités scolaires rejoignent ou illustrent les inégalités sociales et territoriales. On trouve plus d’écoles mal loties, aux infrastructures défaillantes, dans les zones pauvres et défavorisées, exemple la Seine Saint Denis, que dans les beaux quartiers des grandes villes. Ce n’est pas un hasard si la jeune militante suédoise pour le climat, Greta Thunberg, est venue soutenir hier matin la mobilisation devant le lycée Paul-Éluard de Saint-Denis, une initiative saluée au passage par le Maire LFI Bally Bagayoko qui a qualifié sa ville de « capitale de la convergence des luttes ».

La récupération politique est aussi une constante, non ?

Oui, en particulier par la gauche, en opposition à la droite et à l’extrême droite promptes à condamner les troubles à l’ordre public et les dégâts matériels estimés à 30 millions d’€. Mais un détail qui n’en n’est pas tout à fait un, est apparu notamment au cou d’un des leaders de ce mouvement, le jeune Elwan, ou sur les épaules de Greta Thunberg : le keffieh, symbole de la lutte des Palestiniens. Le leader des insoumis Jean-Luc Mélanchon n’a donné aucun mort d’ordre dans ce sens, invitant plutôt les adultes encadrant et protégeant les jeunes à porter un casque ou un brassard blanc. Mais la présence pour le moins insolite de ce tissu très reconnaissable à carreaux blanc et noirs, ou rouge et noir, est le signe que pour une partie des manifestants, ce qui se joue est d’abord politique, et universelle. On croirait entendre le cri lancé par Émile Zola dans la Curée : Nos enfants paieront ! Cette jeunesse dans la rue, elle, ne veut pas se payer de mots.

A la Une du 1 cette semaine Eric

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