"Hurlevent" : critique amor à mort
Par Judith Beauvallet
22 septembre 2026
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Après avoir frappé très fort en 2020 avec Promising Young Woman, son premier long métrage de réalisatrice, Emerald Fennel avait divisé en 2023 avec le plus clivant (mais passionnant) Saltburn. Aujourd’hui, elle revient avec une adaptation surprenante de l’un des plus grands monuments de la littérature, Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë. Mais pas question, avec Hurlevent, de donner dans la redite convenue d’une œuvre déjà 100 fois adaptée. Avec Margot Robbie et Jacob Elordi sous le bras, la réalisatrice est encore partie pour faire des étincelles. Au cinéma dès le 11 février 2026 en France.
NB : la critique de Hurlevent a été remise en avant pour sa diffusion télé ce 22 septembre.
© Warner Bros.
Une adaptation peut en cacher une autre
Il faut tout d’abord prévenir les fans du livre : « Hurlevent » est autant une adaptation du roman d’Emily Brontë que The Haunting of Bly Manor l’est du Tour d’Ecrou. C’est-à-dire qu’il n’a absolument rien à voir avec le matériau d’origine si ce n’est les noms propres et quelques grandes lignes de l’intrigue. Et il est parfois difficile de s’y faire, tant le film ignore les thématiques et les passages les plus fondamentaux du roman pour mettre d’autres choses moins puissantes à la place (l’histoire du pendu, la lubie des poupées, l’emménagement des Linton…).
Les passages plus fidèles, eux, sont comme passés en accélérés (surtout dans la première partie du film) tant ils sont tronqués et résumés, ce qui en atténue bien souvent l’émotion. C’est, par exemple, le cas du mythique dialogue entre Cathy et Nelly lors duquel la première avoue à la seconde son amour pour Heathcliff, et qui est ici torché en trois ou quatre phrases. Ce serait mentir que de dire que ça ne pique pas un peu, et même un spectateur qui se fiche du livre trouvera ces séquences anormalement pressées.
Bien sûr, il faut accepter que ce film soit une œuvre à part entière, qui n’est pas tenue d’être fidèle au roman et qui tente justement d’aller là où les précédentes versions ne sont pas allées (en particulier vers le sadomasochisme). Le problème, c’est que certains vestiges de l’histoire originale ont tout de même été conservés et ne trouvent plus leur place dans ce nouvel agencement, comme la dernière scène, qui est finalement dépourvue de sens en tant que chute d’une histoire qui ne prévoit ni suite ni dimension fantastique à cet ultime événement.
Emerald Fennell a, en réalité, pris l’histoire de Cathy et Heathcliff – en l’amputant d’office du segment de la seconde génération –, l’a cassée en mille morceaux et a fabriqué quelque chose d’autre à partir des éclats et de ceux qu’elle aura piqués ailleurs (le film empruntant parfois plus aux Liaisons Dangereuses et à Roméo et Juliette qu’à Emily Brontë). Le résultat, étrange et difforme comme un vase recollé avec des pièces qui ne lui appartiennent pas, est étonnamment sublime par endroits et boiteux en d’autres.
Les chauds de Hurlevent
La réalisatrice, également scénariste, refuse parfois de se confronter à la dureté du livre et de ses héros romantiques. Par exemple, la cruauté de Heathcliff est atténuée par la complaisance et la perversité d’Isabella, et le caractère manipulateur et égoïste de Cathy échoit en grande partie à Nelly, si bien que les deux amants terribles le sont finalement très peu, comme si la moulinette hollywoodienne avait tenu à les rendre bienséants pour ne pas se compliquer la tâche à dépeindre de trop horribles protagonistes.
Mais Fennell profite de cette pirouette pour aller là où ne l’attend pas : en faisant de Nelly une architecte du mal pleine de ressentiment (son personnage tient parfois plus de Heathcliff que Heathcliff lui-même), la réalisatrice interroge enfin la place de la narratrice du roman, domestique maltraitée tout au long de l’histoire et à laquelle le film donne enfin l’occasion de se rebeller contre sa condition. Il en va de même pour Isabella, dont Fennell propose ici de changer l’innocence et la naïveté en dépravation latente. Voilà un regard assez passionnant et original sur des personnages habituellement plats qui aurait mérité d’être un peu plus développé.
Finalement, c’est lorsqu’elle se libère le plus possible du récit initial et qu’elle le tord à l’envi (quitte à faire des contresens) que la cinéaste propose les choses les plus intéressantes et touche vraiment à la passion et à la noirceur du roman. Dans cette atmosphère malsaine et viciée se déroule presque une moite fan-fiction, puisque les personnages de Heathcliff et Cathy s’envoient en l’air à tout bout de champ (dans des scènes d’une chaleur troublante), alors que toute la tension qui les habite chez Brontë tient en partie au fait qu’ils n’échangent jamais ne serait-ce qu’un pauvre bisou.
Bien plus que de livrer une adaptation, Fennell s’amuse en fait à réaliser les fantasmes adolescents des lecteurs du roman en polissant ses héros et en leur offrant la possibilité de braver enfin l’interdit que la littérature leur avait refusé. Et pourquoi se refuser ce plaisir, surtout de la part de la maîtresse de la sensualité cinématographique ? Même si ça entraîne, au passage, un appauvrissement des personnages et du sous-texte social (exit la pression des mœurs dans cet univers fantasmagorique ; exit le rejet d’Heathcliff, ici white-washé, pour ses origines).
Du grand art
Assez insisté sur le récit somme toute décevant : ce qui fait la force brutale du film et qui marquera profondément son public, c’est tout ce qui peut apparaître l’image. La mise en scène toujours brillante de Fennell, bien sûr, qui compose ici ces cadres comme un Rembrandt qui serait tombé dans l’art moderne quand il était petit, mais aussi l’extraordinaire photographie de Linus Sandgren (derrière la lumière de First Man, La La Land, Babylon, Saltburn et bientôt Dune 3) qui joue entre la douceur du faux naturel et la violence d’un baroque expressionniste et coloré.
Ajoutons à ça les décors complètement frappadingues de Suzie Davies, émaillés de trouvailles aussi belles et dérangeantes que le reste du film (notamment les murs qui imitent la peau), quitte à éclipser parfois un peu trop le reste, et évidemment les costumes assortis de Jacqueline Durran.
Fennell exprime bien mieux ce qu’elle veut tirer des Hauts de Hurlevent à travers tout ce travail esthétique que la narration. Le film, monté (parfois abusivement) comme un clip, fonctionne d’ailleurs bien mieux dans ses séquences racontées par les chansons de Charli XCX qui assument pleinement de laisser la force du visuel et de la musique parler pour elle-même, à travers le seul ressenti.
Lorsque « Hurlevent » admet qu’il fait mieux de se passer de mots et d’enchaînement d’anecdotes pour se reposer sur ses superbes plans, le charisme de ses acteurs et ses flottements sensuels, le film atteint les sommets qu’on attendait de lui. Si le casting d’Elordi et Robbie a fait, à raison, couler de l’encre à l’époque de l’annonce du projet, il n’empêche que le premier dégage une brutalité mélancolique qui le place non loin de Laurence Olivier dans la liste des meilleurs Heathcliff du cinéma, et que la seconde campe une Cathy peu crédible mais incarnée.
Qu’est-ce que ça aurait été si toute cette maestria cinématographique s’était retrouvée au service d’un meilleur scénario ? Un scénario comme celui publié en 1847 par Emily Brontë, par exemple.
Rédacteurs :
En torturant l’histoire d’Emily Brontë dans tous les sens, Emerald Fennell en sacrifie étrangement les intérêts principaux mais en ressort une vision surprenante et, par moments, passionnante. Monté et raconté avec l’empressement d’un clip, « Hurlevent » touche tout de même au sublime dans ses moments de sensualité baroque qui vous laisseront un goût de sale dans la bouche et la tête en feu.
Autres avis
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Geoffrey Crété
Avis de quelqu'un qui n'a pas lu le livre — Quand on le prend par morceau, "Hurlevent" fonctionne, grâce à de nombreux moments un peu fous et magnifiques (notamment quand Emerald Fennell filme le désir, la violence, et Margot Robbie). Quand on le regarde comme un tout, c'est beaucoup plus bancal (notamment quand la réalisatrice filme le duo qui se saute dessus, les grandes déclarations, et Jacob Elordi).
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