"Le feu de la vie" : l'édito du vendredi sur le monde du rugby qui se mobilise pour lutter contre les flammes
Le rugby n'est rien à côté des terribles dégâts causés par les incendies en Gironde. Mais la mobilisation d'acteurs et d'actrices du monde de l'ovalie mérite d'être racontée.
C’est pourtant beau, un feu. Ces longues langues fauves qui tournoient et flottent dans l’air, ces crépitements qui ne préviennent pas, ces couleurs qui changent et dansent de l’ocre au bleu, du sanguin au solaire. C’est envoûtant et, quelques soirs d’hiver, j’eus passé des heures à le contempler, dans l’âtre où mes parents l’alimentait jusqu’au milieu de la nuit, pour réchauffer la vieille bâtisse. C’est une clameur de fête qui gronde pourtant de colère, en secret. Soudain, tout change. La féerie devient torpeur, et le feu se mue en monstre.
Les incendies qui ravagent la pinède girondine et nord-landaise jusqu’à leurs villes sont une abomination, aux côtés de laquelle le rugby est bien peu de choses. Ici, ce ne sont pas des matchs qui se perdent, des finales ou des titres : ce sont des logis, des souvenirs, des projets et pour le pire, c’est la vie qui s’en va. Où l’idée interlope d’un ballon qui se passe vers l’arrière pour aller vers l’avant s’efface. Mais derrière le jeu, il y a les hommes, les femmes, les joueurs et joueuses, les staffs et les bénévoles. Au front de ce combat contre l’indicible, on en retrouve, armes d’eau à la main. Qui luttent pour un autre maillot, celui du service et de la sécurité. Certains témoignent ici.
Pierre Cadaugade est de ceux-là. Trois-quarts centre de Saint-Médard-en-Jalles (Nationale 2), ample citée de l’ouest bordelais qui a connu les secousses d’une évacuation expresse, il aurait quoiqu’il arrive affronté le souffle de la grande menace qui vient. Mais Pierre, au civil, a également choisi de s’engager pompier volontaire. Pour venir en aide à l’autre, comme on offre une passe sur un pas pour un coéquipier. Dans son témoignage poignant, il nous parle d’abnégation et de solidarité, qui habitent le corps des sapeurs pompiers pour faire face à plus fort en refusant de rompre. Il nous parle de rencontres avec d’autres venus d’ailleurs, de toute la France et d’Europe, pour former le temps d’une saison de feux une équipe remarquable et redoutable. 24 heures avant, ils ne se connaissaient pas. Les voici liés pour la vie. Il nous parle d’angles d’attaque et de stratégies de défense.
Toutes ces choses rassemblent les deux univers, le monde du rugby et celui des pompiers, et la métaphore semble facile. Elle est pourtant bien dérisoire. Ce qui les sépare est un monde infini : le rugby est un jeu pour vivre, le feu a la vie pour enjeu. Et Pierre Cadaugade, quand il nous parle de sacrifices, ne convoque pas une nutrition à surveiller, une défaite à encaisser ou quelques week-ends loin de sa famille, pour un match de plus. Il pleure la perte de deux des siens, pompiers de sa caserne qui, à l’aube des premières flammes, ont perdu la vie. Laissant leur famille derrière eux, définitivement…
Alors, au moment où les saisons de rugby reprennent, et que les corps suent d’une canicule de trop à force de préparation physique, que chacun des joueurs sur le front des pelouses se réjouisse : messieurs-dames, vous souffrez par passion. Alors, riez un bon coup.