À quel parti appartient la tauromachie ? Que signifient les velléités de retour de la corrida, à Vauvert, Pérols ou Palavas ? À l’occasion de la feria des Vendanges de Nîmes, entre vraies convictions et tentatives de récupération, décryptage.

C’est un petit événement estival qui a pu étonner. Quand le nouveau maire de Vauvert, Nicolas Meizonnet (Rassemblement national), a annoncé le retour de la corrida dans les arènes de sa commune après neuf ans d’absence. Course qui a bien eu lieu, le 9 août, sans que les associations anti-corrida ne s’y opposent. Comme elles avaient pu le faire par le passé quand la reprise d’une tradition de spectacle tauromachique avec mise à mort avait été actée, après une longue interruption (*), à Carcassonne, ou près de Toulouse, à Fenouillet, au début des années 2000.

Associations qui ont eu gain de cause récemment pour la tentative de retour de la corrida à Pérols, et qui déposent des recours contre celle annoncée à Palavas. Mais elles n’ont donc pas bougé pour Vauvert, car, ainsi que l’avait alors indiqué L’Alliance Anticorrida, "la municipalité a soigneusement évité de mentionner qu’à Vauvert, sont organisées depuis plusieurs années des novilladas, des spectacles quasiment identiques. Cette communication n’est, au final, qu’une tempête dans un verre d’eau visant à offrir à cette corrida, prétendue inédite, une publicité gratuite".

La porte se refermait ainsi sur une éventuelle polémique, mais s’entrouvrait pour un autre sujet : la corrida, ou, plutôt, la tauromachie espagnole, et l’amour ou la passion que l’on peut lui vouer (l’aficion), ne pencheraient-ils pas à droite, voire vers l’extrême droite ?

Des communistes aux Républicains

Après tout, n’est-ce pas un maire RN qui communique sur cette question en invoquant sa fidélité à "la culture camarguaise et aux traditions qui nous font vibrer" ? Le même édile qui, quelques semaines plus tôt avait supprimé le festival Jazz à Vauvert arguant qu’il s’adressait à "un public beaucoup plus restreint et très peu vauverdois". Et n’est-ce pas dans le camp de la gauche radicale et des Écologistes que l’on trouve, a contrario, les plus farouches adversaires à la corrida ?

Ce serait aller vite en besogne. Si l’on reprend les exemples jusqu’ici mentionnés, on notera par exemple que les tentatives de retour de la corrida ont été entreprises dans des communes dirigées par un maire socialiste (Gilles Broquère, à Fenouillet), centriste (l’UDI Jean-Pierre Rico à Pérols), ou issu de la droite républicaine (Raymond Chesa, à Carcassonne, était encarté au RPR puis à l’UMP).

On relèvera aussi que tout maire d’une ville de tradition taurine soutient la tauromachie dans sa ville, toutes obédiences confondues. Et quelles que soient, d’ailleurs, leurs convictions personnelles sur ce sujet clivant. Au cours de ces soixante dernières années, Nîmes, capitale emblématique de la tauromachie française, par exemple, a connu des maires communistes (Émile Jourdan, Alain Clary, Vincent Bouget aujourd’hui), centriste (l’UDF Jean Bousquet) ou de droite (Jean-Paul Fournier, Les Républicains). Et pas un n’a failli dans l’affichage de son soutien à la tauromachie.

"La corrida est au-dessus des partis"

Président de l’Observatoire des cultures taurines, l’ex-torero André Viard l’affirme : "La corrida est au-dessus des partis, on s’applique à ce qu’elle ne soit pas politique, c’est même le mantra de l’Observatoire. Politiser la culture équivaut à la fragiliser. Nous ne voulons pas arriver à la situation espagnole où un camp l’attaque parce que l’autre la défend, ou tu dois forcément te positionner pour ou contre."

Et d’estimer que "la défense de la corrida est affaire de consensus, pas d’incantations". Une forme de consensus approché quand le député de Paris Aymeric Caron (qui siégeait dans le groupe de La France insoumise) avait voulu déposer, en novembre 2024, une proposition de loi relative à l’abolition des corridas devant l’Assemblée nationale, dans le cadre de la niche parlementaire dont disposaient à cette date les Insoumis.

Proposition de loi que le député antispéciste avait finalement retirée avant qu’elle soit discutée et votée, prétextant un trop grand nombre d’amendements. Et André Viard de rappeler que, hors LFI et les Écologistes, il y avait eu, en amont, "une forme d’union sacrée pour contrer Caron dans le reste de l’éventail politique pour la défendre."

On peut même légitimement penser qu’un candidat aux municipales qui afficherait une posture hostile à la corrida verrait ses chances de l’emporter un brin compromises. Un constat évident pour Nîmes, mais qui vaut pour Arles, Bayonne, Dax ou Mont-de-Marsan, pour ne citer que quelques places fortes françaises. Ou Béziers, où Robert Ménard la défend tout en avouant qu’il est loin d’en être un inconditionnel.

"Pas faire dégénérer les repas de famille"

Élu maire de Nîmes en mars dernier, Vincent Bouget synthétise : "Tous les objets sont politiques, la corrida aussi. Mais elle n’est pas partisane ! Elle a par contre été instrumentalisée, par le franquisme, alors que la corrida est de tradition populaire. Mais de la même manière que le sport est instrumentalisé par tous les dictateurs en général."

Et de se souvenir du printemps dernier : "On l’a vu pendant la campagne des municipales, ici à Nîmes, les gens n’ont pas envie de se disputer à ce sujet, et peu importe ce qu’ils en pensent. Car, tous, dans nos familles, avons, à la fois, des gens qui l’aiment et qui ne l’aiment pas. Mais on ne va pas faire dégénérer les repas en famille…"

Un de ses adversaires politiques dans le Gard, le sénateur Les Républicains Laurent Burgoa, aficionado lui aussi, confie : "J’ai aimé la corrida avant d’être politique, je l’aime pendant, je l’aimerai après. Et de droite ou de gauche, tout le monde peut aimer la corrida. On n’est plus à l’époque de Franco. Ce sont les “anti-tout” qui politisent ça aujourd’hui".

"Au Sénat, ils sont tous pro-chasse et corrida"

Du côté des opposants à la tauromachie espagnole, justement, la Nîmoise Claire Starozinski, qui préside l’Alliance anti-corrida, identifie bien ceux qui partagent ses combats dans le champ politique, des Écologistes à LFI : "Ils sont contre la corrida, pour la protection animale, c’est une bonne chose."

Mais elle relève aussi un autre clivage, plus subtil : "On le voit sur les propositions de loi en faveur de l’abolition, ou de l’interdiction aux mineurs, entre les pour et les contre, c’est quasi-équivalent chez les députés. La première PPL pour l’abolition avait même été conjointement déposée par une députée UMP et une PS. Par contre, au Sénat, alors là, ils sont tous pro-chasse et pro-corrida !"

Quant au directeur des arènes de Nîmes, Simon Casas, depuis Madrid où il vit, il constate : "La corrida n’a rien de politique, mais elle est récupérée. En Espagne surtout, la gauche a abandonné la corrida, et la droite s’en est emparée, le Partido Popular, et Vox (droite et extrême droite, NDLR). Ce que j’observe, davantage en Espagne qu’en France, c’est qu’il n’y a pas de clivage politique, mais de la stratégie politique."