En recevant pas moins de deux prix à la Mostra de Venise, celui du meilleur premier film de fiction et le Lion d’argent, pour Saint-Omer, Alice Diop avait cité une phrase d’Audre Lorde : “Le silence ne nous protégera pas.” “Il est nécessaire de raconter cette histoire commune de la colonialité, qui perdure, façonne nos individualités dans l’espace intime, nous confiait-elle alors. En faire un récit peut libérer autant les personnes noires que blanches.” Aujourd’hui, la réalisatrice et documentariste investit un lieu pour laisser plus encore libre cours à la parole. Conçue avec Miu Miu pour Art Basel, Geste de Consolation donne à voir des sculptures, des archives et des performances, où la voix d’Audre Lorde résonne à nouveau, portée par Séphora Pondi ou Penda Diouf, qui interprètent des textes de Zadie Smith, Marie NDiaye, June Jordan… La danse et la musique sont également convoquées avec une performance d’Angel Bat Dawid et une version adaptée du ballet Prophétique, imaginé par la chorégraphe ivoirienne Nadia Beugré. Enfin, un bronze monumental de Simone Leigh surplombe le dénouement du parcours. Haute de près de cinq mètres, cette silhouette féminine est enlacée par un serpent, invoquant un puissant esprit ouest-africain.

Sentinel  de Simone Leigh 20202021. ©Alex Marks

Sentinel (Mami Wata), de Simone Leigh, 2020–2021. ©Alex Marks

Alex Marks

Après le court-métrage Fragments for Venus, présenté à la Mostra de Venise en 2025, comment et pourquoi cette nouvelle collaboration avec Miu Miu ?
Elle est née d’une discussion avec Miuccia Prada, qui pensait que je serais parfaite pour concevoir une installation. J’ai été très surprise, voire terrorisée, mais étant quelqu’un de très instinctif, j’ai appris à faire confiance aux gens qui ont plus confiance en mes capacités que moi-même. Si cette femme, que j’admire énormément pour la justesse de son regard, me disait qu’elle y croyait, il fallait que je l’écoute. Alors je me suis dit que j’allais partir de tout ce qui m’habite, me met en mouvement, au travail – intimement, intellectuellement, cinématographiquement. Et je vais tenter de déployer ces questions dans l’espace. Cette opportunité me permet d’explorer un nouveau langage qui élargit ma perspective de cinéaste.

Quel a été le premier “geste de consolation” posé dans ce parcours ?
Simone Leigh. La découverte de l’une de ses sculptures aux États-Unis m’a bouleversée jusqu’aux larmes. J’ai réalisé que Simone, qui a reçu le Lion d’or à la Biennale de Venise, n’avait jamais été exposée en France. Quand je tournais Fragments for Venus, elle m’a ouvert les portes de son atelier avec une extraordinaire bienveillance. J’ai souhaité offrir au public français la possibilité d’être en présence d’une de ses œuvres, Sentinel (Mami Wata). C’était un premier geste de consolation, par la spectacularité, la monumentalité de ses sculptures qui, à la fois, nous protègent et nous érigent.

En quoi ce projet s’inscrit-il dans une trajectoire plus large ? Où cela vous mène-t-il, finalement ?
J’ai commencé à énumérer toutes ces femmes avec qui je converse à travers leurs œuvres, et cela a commencé autour d’une photo de Zanele Muholi, qui ouvre le parcours. Elle m’a sortie d’une espèce de trappe personnelle, d’une manière de me regarder… ou plutôt de ne pas me voir. Elle a été plus importante que dix années de psychanalyse, je pense, et elle m’en a sans doute épargné dix autres ! Ce sont à la fois des chemins de traverse et des digressions qui m’aident à aiguiser mes outils pour aller vers mon prochain film, L’Afrique fantôme. Comme si, depuis Saint-Omer, j’avais eu besoin de délaisser le cinéma pour y revenir nourrie de toutes ces recherches, de toutes ces expériences qui m’ont sculptée de l’intérieur, et qui vont nourrir le film. Ces souterrains créatifs se nourrissent et deviennent, étonnamment, des œuvres en soi.

Interview d'Alice Diop qui prsente l'exposition Geste de Consolation avec Miu Miu à l'occasion d'Art Basel

Travailler des archives ethnographiques, comme c’est le cas dans la première salle du parcours, permet-il aussi de déconstruire plus encore le regard objectifiant et colonial ?
J’ai repris un corpus d’archives qu’une documentaliste géniale, Caroline Blache, m’avait constitué quand je commençais à travailler sur le scénario de L’Afrique fantôme. Archives issues de missions anthropologiques, de films amateurs et coloniaux, du début du xxe siècle jusqu’aux années 1950. J’ai voulu, pour le cinéma, ce que d’autres ont fait pour l’histoire de l’art : montrer comment les femmes noires ont été représentées dans le cinéma dès son invention. J’ai collecté ces images qui me hantent, et qui ont construit la manière dont je suis devenue cinéaste, comme par un impérieux besoin d’en réparer la violence. Je suis tombée sur un film d’Éliane de Latour, anthropologue et cinéaste que j’ai découverte à la fac d’histoire. Je ne l’avais pas revu depuis vingt ans, et j’ai été extrêmement émue de me dire qu’il avait fabriqué mon regard sans même que j’en sois consciente. Ce parcours a été conçu comme une traversée émotionnelle en passant par la bibliothèque baptisée “Chambre à soi”.

Cette référence à Virginia Woolf rappellerait-elle que la pensée noire féminine a, autant que celle des femmes blanches, toujours eu besoin d’une pièce à elle pour exister ?
Il y en a eu encore moins pour les femmes noires que pour les femmes blanches. Mais aujourd’hui, nous l’avons ! Ce projet de bibliothèque est né d’une pièce que j’ai mise en scène au Festival d’automne, seule derrière une reconstitution quasi identique de mon bureau, avec les photos de ma mère, les œuvres qui m’entourent, les livres… Ce ne sont pas forcément ceux qu’on imagine : il y a Audre Lorde, mais aussi Chantal Akerman, Marguerite Duras, Robert Musil, James Joyce, William Faulkner. C’est aussi un autoportrait d’une femme noire européenne et intellectuelle, si peu représentée encore.

Une fois de plus, le silence tient une place cruciale dans votre propos. L’un des plus beaux langages ?
Pour moi, c’est l’espace du hors-champ interne, celui de l’imaginaire, de la justesse. Je demande au spectateur de ne pas tout remplir, mais d’habiter ces espaces où il peut penser, digérer, interpréter ce qu’il a face à lui.

Geste de consolation, du 21 au 25 octobre, au palais d’Iéna. Entrée libre et gratuite.
La réservation en ligne pour les visites guidées de l’exposition sera disponible sur Miumiu.com à partir du 8 octobre.