« Je n’ai pas connu Verdun mais ça devait y ressembler. C’était apocalyptique ! » : la France dans l'âge du feu
Le 24 juillet, alors que la commune du Porge a été évacuée la veille en urgence. Trois jours plus tard, le feu a arrêté de progresser mais reste actif dans certaines zones.
© Clement Viala/infobassin.com/ABACA / Clement Viala/infobassin.com/ABACA
Un incendie d’une ampleur inouïe a ravagé la Gironde et provoqué l’évacuation de plus de 220 000 personnes. Plus rien ne sera jamais comme avant.
Des maisons aux murs torturés et aux toits dévorés par les flammes. Comme si elles avaient été soufflées par une puissante explosion, il ne reste que débris et poussière à l’intérieur. De-ci, de-là, des carcasses de voiture, des structures d’habitation encore debout mais tordues par la fournaise : autant de squelettes difformes dont le feu aurait sucé les os jusqu’à la moelle. Des champs, des arbres, des jardins carbonisés. Un mélange de cendre et de suie recouvre le tout. Le Porge ressemble à un paysage de guerre après la bataille. Cette commune, située entre Lacanau et Lège-Cap-Ferret, paye un lourd tribut dans cet épisode incendiaire : 183 habitations détruites sur les 240 au total dans la région, 7 500 hectares de forêts calcinés. « Certains habitants ont tout perdu, mais heureusement nous n’avons pas eu de victimes », précise le maire, Martial Zaninetti.
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Ces déplacés forcés laissent derrière eux des villes fantômes, aux rues désertes et aux volets clos
Tout a commencé mercredi 22 juillet en début d’après-midi. Un feu se déclenche à Saumos, commune située à l’est du Porge. Il embrase la forêt, s’étend vers le nord puis vers le sud en fonction du vent qui tourne et souffle en rafales. Les flammes gagnent du terrain vers les quartiers en périphérie. En quelques heures, Le Porge se trouve encerclé par un mur incandescent. « Il y avait des flammes de 40 mètres de haut, raconte le maire. Je n’ai pas connu Verdun mais ça devait y ressembler. C’était apocalyptique ! » La décision est prise d’évacuer les habitants, près de 3 500 personnes, et les vacanciers. « Rien que dans le quartier de La Jenny et au camping séjournent 3 000 touristes en cette saison, ajoute Martial Zaninetti. Nous avons fait ouvrir des pistes de l’Office national des forêts (ONF), et nous avons fait sortir les gens par la plage. » Exfiltrés avant le désastre, comme plus de 220 000 autres personnes le seront dans le secteur, ces déplacés forcés laissent derrière eux des villes fantômes, aux rues désertes et aux volets clos, où il n’y a plus âme qui vive. Excepté le ballet de ceux qui combattent le géant de feu. Les pompiers, en premier lieu. Au Porge, « on avait près de 200 camions de pompiers, précise le maire. Mais c’était la nuit, et donc on ne pouvait pas avoir de moyens aériens. Ils n’ont pas pu arrêter le feu ».
Une noria de camions pour empêcher le brasier de traverser la route qui relie Lacanau et Le Porge, le 25 juillet.
Frédéric Munsch/SIPA / © Frédéric Munsch/SIPA
Tout autour, en quelques jours, le brasier s’étend, vorace, rapide. Il atteint la commune de Lège, s’avance vers le cap Ferret. L’ordre d’évacuation est donné par la préfecture dans la nuit du jeudi 23 au vendredi 24. Certains prennent l’unique route de la presqu’île. D’autres empruntent des bateaux qui les conduisent sur la rive opposée du bassin, à Arcachon. L’ogre continue ses ravages vers l’est, puis vers le sud, pour arriver aux portes de Bordeaux. Dimanche 26 juillet, il se situait à 17 kilomètres de la métropole, préfecture de la Gironde. Les vies humaines étant la priorité, la préfète, Sophie Brocas, au fur et à mesure de la progression des foyers d’incendie, décide en prévention l’évacuation de la plupart des villes du bassin d’Arcachon, d’Arès à Biganos.
Puis c’est au tour de celles qui forment un arc autour de Bordeaux, de Saint-Aubin-de-Médoc à Saint-Jean-d’Illac, Mérignac, Cestas, Marcheprime… Les flammes progressent trop vite pour les pompiers. Démunis, impuissants face à l’ampleur de la tâche. « Un feu de forêt se développe sous forme de cône, explique le lieutenant-colonel Pitault, du Sdis (service départemental d’incendie et de secours) de Gironde. Il a un point de départ et il s’élargit. Mais son comportement dépend de la météo. On a subi d’abord un vent qui soufflait du nord vers le sud, qui a faibli d’intensité dans un premier temps, puis qui a repris et a changé de direction à plusieurs reprises. Le front de feu s’est déplacé de façon erratique d’un côté et de l’autre. » Le 26 juillet, plus de 42 000 hectares, soit quatre fois la superficie de Paris, étaient partis en fumée. En quatre jours seulement, le triste record de surfaces brûlées enregistré lors des incendies de 2022 dans la même région a été battu. Il y a quatre ans, des feux déjà hors norme avaient provoqué l’évacuation de 36 750 habitants et ravagé 20 800 hectares de forêt en près de deux semaines, avant que les nombreux moyens déployés ne parviennent à les fixer.
La moitié des 15 000 hectares de cette commune au nord du bassin d’Arcachon ont été touchés par les flammes.
© AFP
Le comportement d’un feu est une combinaison de plusieurs facteurs. Il faut d’abord une source d’énergie, une allumette, une étincelle ; 90 % des départs d’incendie sont d’origine humaine, par négligence ou inconscience. D’où l’importance de rappeler les consignes de base, assénées par des messages du gouvernement : ne pas jeter de mégot, ne pas allumer de barbecue ou de brasier, ne pas stocker de matières inflammables près des maisons, éviter les travaux qui pourraient produire des étincelles. Ensuite, le feu se nourrit de combustible, prêt à s’enflammer. Or, « plus un végétal est sec, plus il est inflammable, explique Christophe Chantepy expert en défense de la forêt contre les incendies (DFCI), car il entre plus facilement en pyrolyse. Et, par conséquent, le feu se propage plus rapidement ». Pour mesurer la sensibilité au feu, c’est-à-dire l’inflammabilité et la combustibilité des broussailles, des agents de l’ONF prélèvent tous les ans, du 15 juin au 15 septembre, des échantillons de végétaux et calculent leur teneur en eau.
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Des ambulanciers épuisés se reposent sur le parking du parc des expositions de Bordeaux, où ils ont convoyé les pensionnaires de plusieurs Ehpad. Le 25 juillet.
Nathan Laine / © Nathan Laine
« Chaque semaine, on ramasse des pousses qui réagissent bien à la sécheresse, comme des genêts ou de la callune, explique Andréa Cosoleto, coordinatrice DFCI. On les presse, les pèse et les fait sécher pour calculer le ratio de poids en eau et de poids sec. » Autour de 45 % à 50 %, le taux d’humidité ne présage pas de situations alarmantes. Les dernières analyses effectuées autour d’Orléans révèlent des taux en dessous de 30 % en moyenne et se situent parfois à 17 % sur certaines zones. Dans la région des Landes et de la Gironde, avant le déclenchement des incendies, le pourcentage se situait autour de 30 % à 40 %, en nette baisse par rapport à l’année précédente où l’on enregistrait des taux compris entre 50 % et 60 %. « Au-delà des chiffres, il faut examiner leur évolution. Elle est à la baisse par rapport à l’année N–1, et au cours de cette saison elle suit également la même tendance », ajoute la jeune femme. Après deux mois sans pluie et trois épisodes caniculaires avec des températures au-delà de 40 °C, le panorama végétal est devenu automnal : « Les feuilles jaunissent sur les arbres, précise encore Andréa Cosoleto, tombent au sol. Les fougères sont sèches en lisière mais également au cœur des forêts. » La région possède l’une des plus grandes forêts de pins d’Europe. Si on ajoute les aiguilles totalement déshydratées au sol et les pommes de pin, qui se transforment en grenades dégoupillées lorsqu’elles brûlent, ce sont autant de combustibles en puissance.
Dans ce duel impitoyable, les pompiers ont à peine le temps de reprendre leur souffle. À Marcheprime, le 26 juillet.
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Autre paramètre aggravant : le vent. Depuis le 22 juillet, celui-ci a soufflé en Gironde avec des rafales atteignant les 80 km/h. « Pour alimenter un feu, il faut de l’oxygène, décrypte Christophe Chantepy. Or le vent en donne. C’est comme si on soufflait sur des braises. De plus, le souffle couche la flamme et la met encore plus en contact avec la végétation desséchée. À cela, il faut ajouter que la combustion produit une colonne de fumée dans laquelle se trouvent des morceaux incandescents. Ceux-ci, poussés par le vent, peuvent retomber 10 mètres, 100 mètres, 1 kilomètre plus loin. C’est ce qu’on appelle des sautes de feu, susceptibles de provoquer de nouveaux foyers. » Les incendies de Gironde cumulent les trois ingrédients connus pour amplifier la puissance des brasiers : une température au-dessus de 30 °C, un vent au-dessus de 30 km/h et un taux d’humidité en dessous de 30 %.
Au poste de commandement des pompiers de Lège-Cap-Ferret, vendredi 24 juillet en fin d’après-midi, le ciel soudain s’assombrit. Une épaisse fumée écrase le paysage. « On n’y voyait plus à 7 mètres devant nous », raconte Frédéric, un bénévole venu nourrir gratuitement les pompiers et tous ceux qui œuvrent dans la bataille. Un immense nuage s’est formé au-dessus de la zone. Il est repérable à des kilomètres à la ronde et bien visible sur des photos aériennes. Les incendies massifs provoquent une chaleur extrême et un grand panache de fumée qui, en s’élevant dans le ciel, croise de l’air plus froid. Par convection, il interagit avec l’humidité de l’air pour former un nuage. Ce choc des particules provoque une accumulation de charge électrique, libérée par des éclairs géants. Ces orages de feu, comme les désignent les experts, ont tendance à être accompagnés de très peu de pluie. Ce qui fut le cas dans la nuit de 23 au 24 juillet aux abords du bassin d’Arcachon. La foudre a frappé un sol très sec et a généré de nouveaux départs d’incendie dans les environs. Ce phénomène a déjà été observé en Australie, aux États-Unis et au Canada. Il ne l’avait encore jamais été en France.
Quand le brasier n’empêche pas le farniente… L’incendie vu depuis la plage du Moutchic, aux abords de l’étang de Lacanau, le 24 juillet.
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Le 26 juillet, en fin d’après-midi, Martial Zaninetti est toujours sur le pont. L’homme a les yeux rougis par la fumée et par la fatigue. « Je n’ai dormi que cinq heures en trois jours. Et j’en ai bouffé, de la fumée, comme tous ceux qui sont autour de moi », lâche-t-il. La salle des fêtes du Porge s’est transformée en centre d’accueil, poste de commandement et lieu de ravitaillement. Près de 400 personnes y travaillent bénévolement depuis le déclenchement de l’incendie, chiffre auquel il faut ajouter les pompiers encore à l’œuvre. La moitié des bonnes volontés agissent sur le terrain pour tenter d’établir des pare-feu, des zones de plusieurs centaines de mètres de large débarrassées de matières combustibles, pour couper la progression des flammes. « Depuis vingt-quatre heures, on a pris la décision de se gérer seuls, avoue le maire. La majorité des pompiers a dû se déplacer sur d’autres foyers incandescents. » Avec des entreprises locales, des artisans qui ont des engins forestiers, ces combattants volontaires s’échinent à protéger ce qui n’a pas encore été brûlé, notamment le quartier de La Jenny, à l’ouest de la ville où « se trouve une grosse poche de départ de feu », s’inquiète l’édile. « Ça repart vers Sainte-Hélène, au niveau de la D6, lui annonce un administré en charge de la cellule de crise. J’envoie des bénévoles faire un pare-feu dans le secteur ? » questionne-t-il. Martial Zaninetti acquiesce. « Le combat n’est pas terminé, lâche le maire dans un soupir, d’autant que nous attendons une nouvelle canicule dans les jours qui viennent… »